Chroniquer à nouveau un disque – réenregistré – quinze ans après, quelle drôle d’idée... C’est l’occasion de faire le point. Sur soi, d’abord : qu’a-t-on fait de toutes ces années ? Est-on devenu meilleur ou aigri ? S’est-on assagi ou avons-nous juste un peu grossi ? Sur l’artiste, ensuite : s’est-il renouvelé depuis tout ce temps ? Ce regard dans le rétroviseur est-il signe de créativité, ou aveu de stagnation ? Même si certaines réponses peuvent faire mal, se questionner est toujours salutaire.

On a passionnément aimé ce disque, en 2011. A l’époque, Bertrand Betsch, inactif depuis trois ans, débarqué par sa dernière maison de disque, réémergeait grâce à un micro-label créé pour l’occasion, 03H50 – qui publiera ensuite Orso Jesenska et Massy Inc (Tante Hortense), entre autres. Première référence de cette nouvelle "maison", l’album numérique "Je vais au silence" contenait douze titres réalisés chez lui les années précédentes, compilés sans retouches. Pas vraiment des démos ; plutôt des enregistrements solo, certains assez ouvragés, d’autres un peu plus bruts. Contre toute attente, le choix de chansons faisait sens et l’album s’écoutait comme un tout parfaitement cohérent. Il s’en est expliqué dans l’interview de 2012.

Aujourd’hui, Betsch a décidé de réenregistrer ces douze titres avec un groupe de musiciens (certains familiers, Marc Denis ou Salomé Perli ; d’autres nouveaux venus). On a déjà dit ici il y a quinze ans le bien qu’on pensait de ces chansons, dont l’une au moins ("Ne sachant pas") est devenue un classique de ses concerts. Pour ceux qui n’avaient pas écouté l’album dans sa forme originelle, ce sera une belle découverte : contrairement à ses opus récents, beaux mais un peu uniformément plombés, "Je vais au silence" était – et est toujours – un disque vivifiant. Malgré sa noirceur (ironique dans "Berceuse pour un bébé mort", plus psychanalytique sur "Philippe") et sa mélancolie ("Tout ça pour ça", "Les amoureux"), certains refrains énergiques ("La transparence", "Quand le passé remonte") voire carrément bravaches ("… mais moi je porte le feu de Dieu !", concluant "Ne sachant pas"), dynamisaient l’ensemble, en faisant un des disques les plus galvanisants de B/B – et moins taiseux qu’annoncé...

Pour ceux qui connaissaient les chansons dans leurs versions initiales, la première écoute sera un peu déstabilisante, car il n’est pas facile d’accepter des couplets familiers avec un nouvel habillage. Les arrangements de 2026 n’ont rien de révolutionnaire, mais il y a quand même : de vraies batteries (remplaçant avantageusement la percussion très "toc" de "La transparence" originale), des parties de basse et trafics sonores bienvenus (donnant du relief à la chanson-titre, enregistrée très platement à l’origine), des envolées de violon un peu partout. Le titre qui bénéficie le plus de ce "reboot" est peut-être "Rien ne sera plus comme avant" : sur ce pied-de-nez (volontaire ou pas?) à Dominique A, chanson de résilience par excellence (après avoir énoncé tout ce qui s’est perdu, proclamer "rien ne vaut le présent"), une somptueuse partie de clarinette, du piano et des choeurs emportent littéralement le morceau, lui donnant un petit balancement gospel inédit et très agréable.

La meilleure façon d’apprécier ce disque quand on en connaît déjà les chansons est donc de se dire qu’il s’agit d’un live en studio : pour une fois, il y a du monde sur un disque de Bertrand, et ils semblent jouer presque tous ensemble ! Vraie ou pas, cette impression domine – et culmine sur "Le temps se charge de tout", inédit au piano martelé et violons Cinémascope, dont le texte volontariste proclame tout haut et en choeur : "Pour qu’on se souvienne un peu de nous, dans notre jeu tous les atouts". Bertrand Betsch a mis toutes les chances de son côté pour y parvenir. On ne l’oubliera pas.