Deux ans avant Jessica seule dans sa chambre, ce premier roman de Joy Majdalani annonçait la couleur : le thème du rapport au corps et au désir féminin, qu’elle allait explorer dans ses livres ultérieurs de façon plus complexe ou biaisée, était exprimé frontalement, sous une couverture rouge sang affublée d’un bandeau un peu trop explicite ("Les filles de treize ans"). Derrière ce volontarisme, un paradoxe : le roman a pour cadre un collège catholique francophone pour filles de bonne famille dans un pays (l’autrice est née à Beyrouth) où les classes inférieures parlent arabe. Dans cette microsociété corsetée, la puberté fait des ravages, divisant les filles entre formées ou pas, belles ou moches, libérées ou pudibondes, alliances évoluant au gré des poussées d’hormones, la nature s’avérant bien évidemment aussi inégalitaire qu’imprévisible.
La narratrice, complexée par son corps, ne fait pas d’emblée partie des élues ; mais, en proie à une curiosité et des désirs plus forts que la moyenne, ou simplement plus courageuse, elle cherche à réduire l’écart la séparant des stars de la classe. Elle découvre la sexualité par tous les moyens, s’acoquinant avec des filles dévergondées au nez et à la barbe des religieuses, ou utilisant les réseaux informatiques balbutiants de l’époque (les "chats") sur le gros ordinateur du salon, dans le dos de ses parents.
Ce sont a priori des thèmes universels, mais le cadre ne l’est pas. Le livre commence, très prosaïquement, par des considérations sur la pilosité excessive des filles du pays. Les sœurs du collège ne sont pas les seules à être repliées sur leurs principes : dans ce bout de France au sein de l’Orient, la société entière (y compris certains garçons, une fois les premières pulsions assouvies) se ligue pour étouffer le désir féminin. Ce décalage, familiarité teintée d’étrangeté, est une force : c’est notre monde, celui de notre adolescence... mais ailleurs. Pas une uchronie mais presque : un récit de frustration sexuelle déplacé de la France à un pays lointain un peu plus oppressant – où l’hexagone, ironiquement, incarne à la fois un idéal de liberté... et de perdition.
Ecrit au passé, le roman ne se présente pas comme une autofiction, mais l’utilisation de la première personne crée une proximité. Le sexe est dit de façon crue, mais tempérée par l’âge de la narratrice : il est plus question de découverte que de franche obscénité. L’écriture du corps est inventive : on a rarement conté aussi bien les remous de la puberté, les changements toujours trop ou pas assez, jamais totalement comme on voudrait, sauf pour quelques élues. Celles-ci, les "dangereuses" du collège, s’accommodent de l’autorité, biaisant pour se moquer des bonnes sœurs. L’héroïne a plus de mal : sa rébellion, son désir brutal, en font un élément perturbateur, rejeté par le troupeau autant que par les filles populaires souvent issues de familles bourgeoises. Cette prise de conscience (de classe) au sein de sa propre classe, introduisant une dimension presque politique au final, est la cerise sur la gâteau de ce très bon livre.
