Dans le genre groupe sous-estimé, injustement non reconnu à sa juste valeur, les Ecossais de Trashcan Sinatras se posent là. Formé à Irvine en 1986, les différents membres se sont rencontrés via la scène musicale des clubs et pubs d’Irvine. Le patronyme lui-même relève de l'anecdote fondatrice : lors d'un cours de musique destiné aux chômeurs, où les étudiants improvisaient sur toute surface sonore disponible, quelqu'un tape sur des poubelles, un autre évoque Frank Sinatra, et la collision des deux images donne naissance au nom du groupe. Repéré en 1987, le groupe signe rapidement chez Go! Discs. Avec l'avance touchée à la signature, ils achètent un studio d'enregistrement à Kilmarnock, qu'ils baptisent Shabby Road, clin d'œil évident et ironique à Abbey Road.
Pourtant, cela avait bien commencé avec Cake en 1990 avec cette musique s’inscrivant dans une lignée de la jangle pop écossaise héritée d'Aztec Camera ou Orange Juice, cette scène des années 80 marquée par des guitares claires, des mélodies pop soignées et quelques comparaisons aux Smiths. Suivront I've Seen Everything (1993) et le magnifique A Happy Pocket (1996) avec une écriture qui se complexifie, plus introspective, sortant à contre-courant de l'époque grunge / britpop dominante.
Eux qui ne semblaient courir après rien et encore moins la célébrité seront aidés par leur label racheté par Universal. Le groupe est alors limogé et obligé de vendre Shabby Road. Fin de l’histoire ? Non. Toujours dans un relatif anonymat, les Ecossais traversent ensuite une période difficile, mais sortent Weightlifting (2004) qui signe un retour à une pop plus lumineuse et immédiate, portée par des harmonies vocales très travaillées, In the Music en 2010, puis Wild Pendulum en 2016, produit par Mike Mogis (connu pour son travail avec Bright Eyes) qui marque la période la plus expérimentale du groupe sur le plan sonore, avec des arrangements plus amples et une production plus texturée, sans renoncer à leur sens mélodique.
Le groupe occupe donc une place particulière : jamais devenu un phénomène commercial malgré le succès américain de Cake, il a construit une réputation quasi culte, admiré par les connaisseurs de pop pour la constance dans la qualité de son écriture et sa fidélité à une identité sonore reconnaissable, malgré les longues pauses entre les albums.
Dix ans, et 40 ans d'existence après les Trashcan Sinatras sont toujours là. Rien ne semble avoir vraiment changé. Les membres du groupe sont, aujourd'hui dispersés géographiquement et n'ont à aucun moment enregistré tous ensemble dans la même pièce, ce qui est assez bluffant tant le résultat ne sonne jamais décousu.
Cet Ever The Optimist (l’ironie est toujours présente), sonne plus direct, plus concentré, plus contenu que le précédent Wild Pendulum, aidé en cela par Simon Dine ami de longue date du groupe et par la production de Paul Savage, batteur des Delgados et collaborateur habituel de Mogwai, Teenage Fanclub et Arab Strap. Il replace également la voix et la guitare au centre de l’écriture. Une mélancolie semble parfois s’échapper des lignes mélodiques, de la voix de Frank Reader qui n’a pas changé et des textes (parlant de séparation, de résilience, de deuil).
Ever The Optimist est une belle réussite, presque inespérée pour un groupe à la carrière chaotique (faillite, perte de studio, dispersion géographique des membres) : un disque mélodique, bien produit, avec une subtilité dans les compositions. "The Bitter End" par exemple développe le motif récurrent d'une séparation qui ne signe jamais la fin d'une amitié, "Rome" dont l'orchestration a pu être rapprochée du "Sweet Dreams" de Patsy Cline, illustre le raffinement de l’écriture, "Games For The ZX Spectrum" transpose en allégorie la propre éthique de travail du groupe : création par passion plutôt que par obligation de suivre une mode, tandis que "Learning To Love Your Ghost" referme le disque sur une note de réconciliation apaisée. Et puis il y a les participations de Tracyanne Campbell (Camera Obscura) sur "Bad Husband" et de Green Gartside (Scritti Politti) sur "Hold On Today".
Fidèle à son ADN pop-jangle, porté par une finesse de composition, l'album confirme que la discrétion commerciale du groupe n'a jamais été le signe d'un déclin artistique, mais au contraire la condition d'une œuvre qui se construit à l'écart des modes, dans la durée plutôt que dans l’instant.
(Edit : ce disque risque malheureusement d’être le dernier des Ecossais puisque John Douglas, le guitariste et un des compositeurs principaux du groupe est décédé quelques jours après la sortie cet album).
