"We’ve been expanding on our greatness, building future ruins, we’re building castles from the bones of dead trees, moulded from the Shattered ashes of the Dead Sea"

Voilà donc la suite de The new abnormal (datant de 2020) et ceux qui attendaient un énième Is this it seront une nouvelle fois déçus. De l'archétype du garage rock minimaliste au début des années 2000 jusqu'aux expérimentations post-modernes de leurs dernières productions, le groupe a constamment cherché à se réinventer, passant de ce que l’on pourrait appeler une esthétique de la soustraction à une complexité harmonique et texturale sophistiquée.

Cela s’est fait en plusieurs étapes. D’abord avec Is This It (2001) et Room on Fire (2003) avec le dogme minimaliste et l'anti-virtuosité, puis l'élargissement harmonique et la crise de la formule : à partir de First Impressions of Earth (2006) et plus nettement sur Angles (2011) et Comedown Machine (2013), le groupe prend conscience des limites de son propre modèle et cherche à fuir l'étiquette de "groupe garage rétro" avec l'introduction de textures synthétiques et une complexité structurelle.

Avec The New Abnormal, produit par Rick Rubin, The Strokes signent un chef-d'œuvre de synthèse. Ils réussissent à réconcilier l'urgence de leurs débuts avec la maturité harmonique acquise au fil des ans. Les morceaux s'allongent, adoptant des tempos plus méditatifs, des nappes de synthétiseurs enveloppantes et des lignes de basse mélodiques très cinématiques (fortement inspirées de la synth-pop et d’un post-punk crépusculaire. Le groupe assume ouvertement ses influences (Billy Idol, Tears for Fears, The Cure) en les intégrant dans une écriture post-moderne où la mélancolie le dispute à l'ironie. La voix de Casablancas, moins distordue qu'à ses débuts mais truffée d'harmonies vocales aériennes, gagne en vulnérabilité.

Bien que dans la droite ligne de The New Abnormal (et dans la continuité de la discographie du groupe), Reality awaits, toujours produit par Rick Rubin, composé collégialement, marque un nouveau tournant. Dans leurs projets les plus récents (et à travers les incursions de Julian Casablancas avec son projet parallèle The Voidz), l'esthétique des Strokes a subi une mutation importante, intégrant les leçons des musiques électroniques avant-gardistes et de l’hyperpop.

Les instruments traditionnels (guitares, basse, batterie) ne sont plus seulement enregistrés de manière "organique", mais traités comme des matériaux plastiques. Ils sont soumis à des distorsions numériques, des compressions et des artefacts sonores inspirés de la production hyperpop. Il en va de même pour la voix de Casablancas. Historiquement, il aimait altérer sa voix en chantant à travers des amplis ou autre pour obtenir un grain rock granuleux, il ne fait que poursuivre avec l’auto-tune (sa collaboration avec les Daft Punk sur Instant Crush (2013) sera un tournant déterminant).

Alors ce Reality awaits ? C’est un disque ambitieux, multiple et donc forcément un peu inégal, avec ces mélodies pop accrocheuses caractéristiques du groupe. Il est de son époque à la fois dans sa perception musicale comme dans la remise en cause des fondements capitalistes et de la société de consommation. Il est parfois bancal aussi mais osons le dire, c’est une belle réussite.