"Spring, Summer '26, when the world is gonna end, no hope for any of it, yeah, we're walkin' on a runway that goes straight to hell I know"

Charli xcx peut être considérée comme une figure de transition entre la pop du XXIème siècle et une musique pleinement façonnée par les logiques numériques. Son originalité ne tient pas seulement à l'expérimentation sonore, mais à sa capacité à transformer les procédés de production, les codes de la célébrité et les formes de l'identité en objets esthétiques. Là où la pop classique visait la transparence mélodique et l'illusion du naturel, son œuvre revendique l’artifice tout autant que la sincérité, la fragmentation et l'instabilité comme nouvelles conditions de l'expression.

D'un point de vue historique, Charli xcx occupe une place comparable à celle qu'ont occupée certains artistes dans les moments de rupture esthétique de la pop. Elle apparaît initialement comme une auteure-compositrice de pop relativement conventionnelle et grand public (True Romance en 2013 et Sucker en 2014), mais opère ensuite une mutation radicale grâce à sa collaboration avec SOPHIE et A. G. Cook. À partir de Vroom Vroom (2016), la musique cesse d'utiliser les codes de la pop comme finalité : ceux-ci deviennent un matériau à déconstruire. Crash sorti en 2022 sera un album plus orienté vers la pop des années 1980-2000, tout en conservant une certaine ironie sur les mécanismes de l'industrie musicale.

BRAT (chef d’oeuvre de l’année 2024) représente un point culminant de son parcours artistique. L'album conjugue une écriture plus directe avec une production électronique dense et un propos introspectif sur la célébrité, les relations et les contradictions de l'identité publique. Son impact culturel a largement dépassé le cadre musical. Musicalement dance-pop, techno britannique, house mais surtout hyperpop sont fusionnées dans un langage absolument cohérent. Le numérique devient émotion, le glitch n'est plus un défaut, il devient un marqueur de vulnérabilité, de fragilité ou d’anxiété en tout cas un support émotionnel. Les procédés de clipping, de compression, de synthèse granulaire ne sont plus des effets décoratifs, ils deviennent la matière même de la composition.

L'album oscille constamment entre : euphorie, narcissisme, autodérision, anxiété et vulnérabilité. Cette tension permanente produit une esthétique proche de ce que le philosophe allemand Theodor W. Adorno appelait une dialectique interne : la musique populaire critique les mécanismes mêmes dont elle dépend. Au XXème siècle, la musique populaire était principalement structurée par l'industrie du disque, la radio et la télévision. Aujourd'hui, les plateformes de streaming, les réseaux sociaux et les algorithmes jouent un rôle déterminant dans la production, la diffusion et la réception des œuvres.

Charli xcx est l'une des premières artistes pop à avoir intégré cette transformation à son processus créatif. Ses albums, mixtapes, collaborations et morceaux isolés circulent dans un écosystème où la frontière entre sortie officielle, fuite, remix, performance live et contenu numérique devient poreuse (son disque How I'm Feeling Now et le documentaire Alone Together en sont de parfaits exemples). D'un point de vue sociologique, son œuvre montre que la chanson n'est plus un objet stable : elle est constamment rééditée, remixée, reprise et réinterprétée dans des environnements numériques. Internet réduit également le rôle des institutions traditionnelles dans la circulation des innovations esthétiques. L'hybridation entre mainstream et underground constitue un exemple de la désintermédiation culturelle. Une esthétique née dans des communautés très spécialisées peut désormais influencer rapidement la musique populaire mondiale.

Son œuvre met en évidence le déplacement du centre de gravité de la création musicale : la valeur d'une chanson ne réside plus uniquement dans sa composition ou son interprétation, mais dans sa capacité à circuler entre plateformes, à susciter des appropriations par les publics et à s'inscrire dans des écosystèmes médiatiques complexes. À ce titre, elle offre un exemple privilégié pour comprendre les reconfigurations contemporaines de l'auteur, de l'œuvre et du public. On ne parlera même pas du débat forcément passéiste du support musical. Là où les modèles classiques de la musique populaire reposaient sur une diffusion verticale (de l'industrie vers les auditeurs), l'environnement numérique favorise une circulation horizontale, participative et algorithmique. Son œuvre constitue moins une exception qu'un cas paradigmatique des mutations profondes qui affectent aujourd'hui l'ensemble de l'industrie musicale et des pratiques culturelles.

Que reste-t-il de tout cela alors que la chanteuse déclarait dernièrement "la mort du dancefloor" (et par là-même de son attitude et de son image de BRAT ) ?

Une pochette, en noir et blanc, qui met à l'honneur trois figures majeures de son environnement créatif : John Cale, Marc Jacobs et Martin Scorsese. Un disque enregistré en quelques jours avec ses amis A. G. Cook et Finn Keane dans le studio Rue Boyer fondé par Maxime Le Guil et Victor Lévy-Lasne. Un choix qui n’est absolument pas anodin puisqu’il est considéré comme l’un des meilleurs studios au monde. Et puis un disque qui marque un nouveau tournant, peut être majeur dans la carrière de la chanteuse, car il se veut plus "rock". Mais du rock selon la chanteuse anglaise, donc post-moderne.

Elle adopte une écriture plus dépouillée, avec des mélodies toujours accrocheuses (très pop) mais dominée par les guitares, des textures lo-fi (A. G. Cook et Finn Keane semblent avoir recherché des sons volontairement disgracieux ou abrasifs, privilégiant des prises live, des guitares déformées et des manipulations numériques plutôt qu'une production parfaitement lissée) et une réflexion sur les conditions mêmes de la création artistique. Comme une réponse consciente au succès mondial de Brat, refusant de reproduire la formule qui l'avait consacrée. Le fameux Selbstüberwindung de Friedrich Nietzsche.

"I mean, we could talk about immortal artists of various kinds and It, it can turn out that, yes, some artists have created art that has really survived thousands of years and that's fantastic but experientially, for them, they are dead, they are gone, they are not experiencing that these are true things and thank goodness for them, I, I, I really feel. Um, and you hear me assuring you that oblivion is freedom.They are dead, they are gone, no one lasts forever."

Le titre du disque lui-même fonctionne comme un manifeste. Il ne désigne pas seulement trois industries culturelles. Il décrit trois médiations par lesquelles l'individu contemporain construit son identité : la musique (ce que l'on écoute), la mode (ce que l'on montre), le cinéma (les récits dans lesquels on se projette). Cette structure rappelle la pensée de Jean Baudrillard. Dans La Société de consommation puis Simulacres et Simulation, Baudrillard explique que notre rapport au réel est médiatisé par des systèmes de signes. Chez Charli xcx, l'identité n'existe jamais indépendamment de ces médiations culturelles.

Le morceau "Camera" illustre particulièrement cette problématique : le regard de l'appareil devient le lieu où se construit le sujet, plutôt qu'un simple instrument d’enregistrement. Avec la présence sur la pochette de John Cale, Marc Jacobs et Martin Scorsese, le disque devient un espace de circulation entre les médiums. Il ne parle pas de musique ou que de musique, mais également de l’identité, des doutes artistiques, des affres de la célébrité. Il parle de création. La présence de ces trois figures est une façon d'inscrire Charli xcx dans une lignée artistique dépassant la seule pop.

Music, Fashion, Film apparaît comme une œuvre métaréflexive. Plutôt que de prolonger le succès de Brat, Charli xcx déplace son projet vers une interrogation sur les conditions de possibilité de la création dans une culture saturée d’images, l'album dépasse le cadre de la pop et du rock pour devenir une réflexion sur le statut contemporain de l’artiste.

Sous cet angle, Music, Fashion, Film peut être interprété non comme un "après-Brat", mais comme une critique philosophique des mécanismes qui transforment une œuvre en événement culturel et une artiste en image. Sa relative austérité (le choix du médium "rock"), son caractère fragmentaire et son refus de la surenchère constituent les conditions mêmes de son projet intellectuel.