"I am not your bible
Can't read me with a bottle of wine
Don't give me those puppy dog eyes"

On ne va pas se mentir : il y a toujours eu quelque chose d'équivoque chez Suki Waterhouse. Une image presque trop parfaite, trop léchée, où même les fêlures semblent soigneusement mises en scène. Celle que l'on a longtemps réduite au statut de mannequin star, d'actrice ou de compagne de célébrités semblait condamnée à n'être qu'une silhouette élégante de plus dans le grand théâtre de la pop culture. Une impression tenace, alimentée par une esthétique impeccable et une présence publique où tout paraît à sa place. Mais derrière cette façade sophistiquée se cache une artiste un peut plus interessante qu'il n'y paraît.

Née le 5 janvier 1992 à Londres, elle grandit dans une famille de la classe moyenne britannique. Son père est chirurgien esthétique, sa mère infirmière. À seulement 16 ans, son destin bascule lorsqu'un recruteur la remarque dans un pub londonien. Très vite, elle s'impose sur les podiums internationaux et devient l'un des nouveaux visages de la mode britannique. Burberry, Tommy Hilfiger, H&M, Michael Kors ou encore Redken s'arrachent cette jeune femme qui, contrairement à beaucoup de mannequins de sa génération, parvient à imposer une identité visuelle reconnaissable : un mélange de glamour rétro, de désinvolture assumée et de romantisme un peu défraîchi.

Le cinéma suit naturellement. Après plusieurs apparitions remarquées, elle enchaîne les rôles dans Love, Rosie (2014), The Bad Batch (2016), Assassination Nation (2018), Detective Pikachu (2019), avant de rejoindre en 2023 la série Daisy Jones & The Six, plongée romancée dans le rock californien des années 1970. Pourtant, c'est ailleurs que Suki Waterhouse cherche véritablement sa voix.

Depuis plusieurs années déjà, la musique s'impose progressivement comme son terrain d'expression privilégié. Après une série d'EP, elle dévoile I Can't Let Go en 2022, un premier album où transparaissent déjà ses influences folk, dream pop et indie. Deux ans plus tard arrive Memoir of a Sparklemuffin, disque plus ambitieux, plus personnel, qui confirme que son aventure musicale ne relève pas d'un simple caprice de célébrité.

Et il suffit d'écouter ce Loveland pour comprendre que le personnage cache une profondeur inattendue. Certes, l'ensemble manque parfois d’aspérités, de reliefs et de véritables prises de risque, mais Waterhouse maîtrise parfaitement ce territoire situé à la frontière de la pop, de l'indie rock, de la folk et d'un yacht rock délicatement modernisé. Sa voix, jamais démonstrative, préfère suggérer plutôt qu'impressionner.

"I can have any man at all, got a special touch, i’m not doing much, just second nature, baby."

Sous des mélodies séduisantes, elle déroule un récit fait de désirs contradictoires, de relations fragiles, d'attentes déçues et de nostalgie diffuse. Ses chansons parlent d'amour sans jamais tomber dans le romantisme facile, préférant explorer les zones grises des sentiments, là où l'attirance, la lassitude et l'espoir cohabitent. Cette mélancolie, baignée d'une lumière dorée presque cinématographique, donne au disque une douceur douce-amère particulièrement attachante.

Finalement, c'est peut-être là que réside la véritable surprise Suki Waterhouse. Derrière l'image de mannequin impeccable se révèle une autrice-interprète sensible, capable de transformer une élégance parfois perçue comme superficielle en véritable langage musical. Loveland ne révolutionne pas la pop indépendante, mais il dévoile une artiste qui semble enfin avoir trouvé le bon équilibre entre le personnage que le public projetait sur elle et la musicienne qu'elle cherche, désormais, à devenir.