Si la nouvelle est un format littéraire très pratiqué par les aspirants auteurs – en témoigne le nombre de concours d'écriture et de fanzines qui lui sont consacrés –, dans l'édition les recueils de nouvelles se vendent assez peu, dit-on. Il y a évidemment des vedettes du genre : Carver ou Lovecraft doivent l'essentiel de leur renommée à leurs textes courts. Mais en France peu d'écrivains peuvent en dire autant : Maupassant peut-être, qui écrivit beaucoup de nouvelles et seulement quelques romans. Ou, plus proche de nous, Anna Gavalda, qui connut le succès avec un recueil d'histoires brèves – mais qui est depuis passée définitivement à la forme longue. Certains auteurs installés (Modiano, Angot) y viennent ou reviennent parfois, dans une volonté de varier les plaisirs. Et une Colette compte, dans son œuvre, autant de recueils de textes courts que de romans... Néanmoins, en règle générale, la nouvelle jouit chez nous d'un prestige moindre, et c'est dommage.

On est venu à ce recueil pour Emma Becker et Emmanuelle Richard, dont on appréciait déjà les livres. Et aussi, avouons-le, appâté par le genre : il s'agit ici – la quatrième de couverture, "Elles veulent, elles fantasment, elles jouissent" n'en fait pas mystère – de nouvelles érotiques. Avec une dimension féministe affichée ("leurs héroïnes sont libres, modernes et drôles"), la volonté d'inverser certains clichés ("les hommes deviennent des proies"). On était curieux de voir comment ces six autrices allaient affronter cette gageure : écrire le sexe de façon "progressiste" sans que cela devienne un pensum ; savoir si le féminisme actuel est soluble dans le masturbatoire, en somme…

Sans surprise, c'est Emma Becker, écrivaine déjà marquée par l'érotisme, qui ouvre le bal : sa nouvelle a beaucoup à voir avec ses romans d'autofiction sexuelle, dont elle pourrait être un chapitre oublié, une péripétie coupée au montage. Sur un ressort de vaudeville assez classique (un couple bourgeois libertin d'âge mûr s'encanaille avec une femme plus jeune via une appli, et elle s'avère être – Ô coïncidence – une ex amante du monsieur), elle fait parfaitement le job, combinant descriptions évocatrices de deux femmes se donnant du plaisir et ironie cruelle (sur l'homme, tombé de son piédestal, réduit à contempler deux époques de sa vie sexuelle s'envoyant en l'air sans lui).

Emmanuelle Richard contourne la commande pour la faire coïncider avec ses préoccupations : écrivaine du désir entravé par la masculinité toxique ("Hommes", 2022) ayant documenté sa traversée du désert sexuel ("Les corps abstinents", 2020), elle écrit sur le ré-éveil d'une femme à la sensualité. Dans une villégiature hors-saison qui n'est pas pour autant un no-man's-land, un échange de regards chargé d'envie mutuelle relance la machine. C'est un récit paradoxal, de convalescence heureuse en temps de maladie (le Covid), de fantasmes en situation d'empêchement (le retour au confinement). Au final, il ne se passera pas grand-chose en apparence… mais dans leur tête et sous leur peau, oui.

Entre ces extrêmes paradoxaux – Becker à l'hyperactivité sexuelle finissant en douche froide ; Richard à la chasteté onaniste – les romancières convoquées inventent toutes des situations où le sexe masculin s'avère moins central que dans les récits pornographiques usuels : l'héroïne de Laurine Thizy, farcie de représentations hétéronormées caricaturales (pour mieux masquer ses complexes physiques), tombe des nues face à un homme qui ne bande pas… mais qui l'emmène, à travers un autre type de sensualité, à se réconcilier avec son corps. Joy Majdalani, dont on avait aimé "Jessica seule dans une chambre", oppose le désir virtuel (où les protagonistes se "chauffent" par SMS) au moment où il s'agit de concrétiser dans le réel. Cette fois encore, le masculin s'avère fuyant, c'est la femme qui assume ses envies, quitte à se retrouver Gros-Jean comme devant – mais elle au moins a été sincère. Quant à Wendy Delorme, elle n'a carrément plus besoin d'hommes : son récit se passe dans les milieux lesbiens parisiens, où une quadra découvre avec une jeune "garçonne" que désir et jouissance ne sont pas réductibles au couple et son corollaire, l'exclusivité.

Tout cela est bien joli, et globalement réussi… mais on remarque quand même qu'aucune de ces romancières n'a osé regarder l'amour hétérosexuel en face : dans les cinq nouvelles évoquées plus haut, nulle trace de pénétration (hormis entre filles). Le désir homme-femme est toujours affleurant, évité. Comme si c'était un gros mot, une pratique démodée. Est-ce que le parti-pris féministe induit que la littérature érotique ne doive plus se "confronter" au coït ? Heureusement… une autrice vient prouver in extremis que ce n'est pas le cas. Chose amusante : elle n'est pas écrivaine ni romancière. C'est Marina Rollman, fameuse stand-upeuse suisse, qu'on a aussi entendue en chroniqueuse à la radio. Elle, avec un humour féroce qui n'exclut pas d'appeler un chat un chat, ose écrire frontalement ce rapport hétérosexuel qui manque à tous les autres textes. Son histoire se joue lors d'une rencontre de foot France-Suisse où son héroïne est la seule helvète parmi un groupe de téléspectateurs français – dont un retient son attention. Ce contexte sportif, France triomphante versus petite nation, le chauvinisme des spectateurs à l'endroit de la seule supporter de l'équipe adverse, est une métaphore du vieux rapport sexe fort contre sexe faible. A cette différence près : la France perd le match… Marina Rollman, avec plus de franchise que ses consœurs, suggère le changement actuel : hommes "déconstruits" assumant leur part de sensibilité, fragilité. Son personnage, en consolant le beau gosse imbécile et l'aidant à retrouver l'estime de soi sur un autre terrain (le sexe au lieu du foot), va le lui inculquer avec humour mieux que n'importe quel discours.