Réalisé par S.S. Rajamouli. Bollywood, Historique. 2h38. Sortie le 8 juin 2016. Avec Prabhas Raju, Rana Daggubati, Anushka Shetty.

"Sauvé des eaux à la naissance, Shiva développe en grandissant une force prodigieuse et un courage exceptionnel. Parvenu à l’âge adulte, il décide d’escalader la vertigineuse cascade qui domine son village. Il découvre au sommet un monde inconnu et fait la rencontre d’Avanthika, une guerrière rebelle qui lutte pour libérer la reine Devasena, prisonnière de l’empire de Mahishmati. Fasciné par la détermination de la jeune femme, Shiva décide de lui venir en aide, ignorant encore ses propres liens avec ce royaume – dont il est en réalité le prince héritier : Baahubali…" extrait du dossier de presse - Carlotta

La Cinémathèque Française, salle Henri Langlois pleine à craquer de cinéphiles à chemisette en lin blanc cassé, mais aussi d’une petite foule de fans électriques. En ce samedi après-midi caniculaire, on est bien loin du silence religieux que pas l’ombre d’un bruit de popcorn ne viendrait troubler. Au contraire, ça applaudit des deux mains très fort et ça crie sa joie très fort aussi.

On est venus célébrer le temps d’un week-end de rétrospective le réalisateur star Koduri Srisaila Sri Rajamouli, aussi connu sous le nom S. S. Rajamouli, meilleur ambassadeur au niveau mondial du Tollywood, le Bollywood version telougoue, la langue officielle de l’Andhra Pradesh au Sud de l’Inde et qui, depuis 2008, a obtenu le statut de "langue classique".

Cinéaste au superlatif, il a à son actif une douzaine de films et collectionne les succès : "En 2009, Magadheera devient le film le plus cher du cinéma télougou, reste plus de mille jours en salles et pulvérise tous les records. En 2017, le cumul des recettes des deux parties de La Légende de Baahubali en font le film le plus rentable du box-office indien (le deuxième volet écoulant plus de 100 millions d'entrées). Dans cette lignée, RRR remporte en 2023 l'Oscar de la meilleure chanson originale (pour Naatu Naatu), et confirme son statut de phénomène mondial" Nicolas Moréno – juste des bons films – site de la Cinémathèque Française.

Né dans un milieu très cultivé et très créatif, Rajamouli est le fils du réalisateur Vijayendra Prasad dont il a appris très jeune le sens de la dramaturgie. Il vit et travaille avec sa famille élargie : son père écrit ses scénarios, ses oncles et ses cousins créent les décors, la musique, les costumes, exerçant sur lui un regard critique sans complaisance qui n’a pour but que de lui permettre de se consacrer, dans ce climat de confiance et d’exigence, à son cinéma fait de tensions, d’émotions fortes et d’action épique.

Le film aux lisibles accents décoloniaux raconte comment un peuple dominé, réduit à n’être plus qu’une minorité opprimée va partir à la reconquête d’un pouvoir légitime perdu. La rencontre avec son héros providentiel va nourrir d’un second souffle son espoir de révolte, maintenu jusque-là dans la clandestinité. Derrière cette folle histoire chantée et dansée, se rejouent toutes les cosmogonies antiques ou plus récentes qui peuplent notre imaginaire.

Ainsi dans la scène d’ouverture, on voit une femme richement vêtue (la grand-mère du héros), courir en portant un bébé pour échapper à d’hostiles guerriers. Dans une ultime prière à des dieux invisibles, elle se sacrifie et se laisse sombrer dans une rivière portant à bout de bras le bébé qui sera sauvé par des villageois qui l’élèveront comme leur propre enfant sans connaître sa véritable identité.

Bien que cette scène ait été inspirée à Rajamouli par une photo prise lors de l’ouragan qui a dévasté le Sud de l’Inde en 1978, comment ne pas penser à Moïse sauvé des eaux, à Achille plongé dans l’eau du Styx, à Œdipe abandonné, pendu par un pied puis recueilli et élevé par des bergers.

Comment dans les combats sans merci entre les deux cousins prétendants au trône, ne pas retrouver les figures de Remus et Romulus, de Moïse et Pharaon, ou les rivalités fondatrices de la légende du Mahabharata entre les Pandavas et les Kauravas ? Comment dans la forme même du char de combat, ne pas penser à la réplique de celui de Ben Hur ?

Mais là où les grands récits fondateurs montrent des héros aux prises avec des tensions complexes et des côtés sombres (Achille qui se dérobe à la guerre de Troie par esprit de vengeance, le cheminement intérieur allant de la démesure vers la sagesse de Gilgamesh), La légende de Baahuballi joue pleinement son rôle de film de genre en se raccrochant à une morale et une intrigue élémentaire.

"Tue mille hommes des troupes ennemies et tu resteras dans l’histoire comme un guerrier de légende, sauve une vie parmi les tiens et tu seras considéré comme un Dieu", telle est la loi énoncée par l’instructeur à la loyauté sans faille, Kattappa, (avatar d’Obi wan de Star Wars ou d’Arjuna du Mahabharata ?)

Les héros ici sont des figures résolument positives. Mahendra Baahubali est doté d’une force extraordinaire, il est persévérant, aussi loyal envers ses parents d’adoption, que vis-à-vis de sa mère biologique (Devasena, la reine déchue des Mahishmati). En amoureux chevaleresque, il fait sienne la cause de sa fiancée, Avanthika et s’engage pleinement dans son combat pour libérer son peuple. On est très très loin des récits de conquête et d’émancipation ou la trajectoire des personnages est semée de retournements et où les strates du pouvoir en place s’inscrivent dans des rouages d’une complexité étourdissante, à l’instar de la saga des Dune par exemple. Dans la légende de Baahuballi, au contraire, ce qui est étourdissant, c’est plutôt cette forme d’irréalisme innocent qui semble pourtant nourri de toute la culture du monde.

On comprend mieux dans ce contexte pourquoi tout nous semble aussi familier. Même si toute l’histoire de Baahubali se situe dans une Inde médiévale surdimensionnée, même si le code visuel va chercher du côté de Bollywood pour l’image saturée de couleurs et du jeu vidéo dans la représentation des combats - où pas une scène de violence ne nous est épargnée, mais où l’image de synthèse introduit cette distance de sécurité qui permet de nous abandonner à ce plaisir de la montagne russe émotionnelle en sachant comme le précise le générique que pas une créature vivante n’aura été blessée pour les besoins du film, on est en pleine convergence des mythes et des symboles.

On pourrait continuer à repérer mille références partagées entre les cultures et les arts sans parvenir à épuiser ce qui fait la singularité de ce film et plus généralement l’œuvre de Rajamouli, cinéaste consacré au niveau international.

Spectacle hyperbolique en tout point, il autorise le spectateur à une forme de lâcher-prise sensoriel : danser sur son siège pendant les chansons qui servent de respiration entre les batailles et les poursuites, pousser des cris quand l’acteur star (splendide Prabhas à la chevelure aussi souplement brushée que sa musculature est puissamment galbée) apparaît à l’écran ou quand le héros à la force herculéenne réussit un exploit et jette à la caméra un regard de connivence. On est en totale immersion émotionnelle et nous sommes invités à exprimer notre plaisir du geste dans un dialogue au long cours avec l’œuvre : on a l’autorisation, presque le devoir de se manifester, comme devant n’importe quel grand spectacle populaire, opéra, théâtre de boulevard, grand match. Ici, c’est le silence feutré qui pourrait être perçu comme une forme d’irrespect.