Le Hellfest ressemble à un marathon et constitue donc un vrai challenge sportif, où il faut savoir gérer le rythme et l’amplitude quotidienne des concerts, de 10h30 à plus de minuit. Pour cette édition 2026, il fallait ajouter une chaleur écrasante, avec cette triste réalité : il va falloir malheureusement s’y habituer. Poussière, litres d’eau engloutis, corps mis à l’épreuve : ce Hellfest a été une véritable épreuve physique, surtout le dimanche.
Mais c’est peut-être là que le Hellfest impressionne le plus. Malgré ces conditions difficiles, l’organisation s’est montrée d’une efficacité toujours aussi redoutable. Circulation fluide, surtout vers la Valley cette année, horaires tenus, agilité face aux annulations — Cavalera remplacé par les anglais de Guilt Trip —, son très solide, etc.
Jeudi 18 juin
Le festival a commencé pour nous le jeudi avec Lagwagon, parfait pour se mettre en jambes sur la Warzone. Punk rock 90’s, mélodies immédiates, énergie toujours intacte : le groupe a ce petit côté Weezer sous perfusion californienne qui fonctionne très bien pour lancer en douceur notre édition.
Sur la Valley, Uncle Acid and the Deadbeats nous replonge dans un doom britannique très Black Sabbath parfaitement raccord avec la nouvelle statue d’Ozzy installée à l’entrée du site. Riffs enfumés, ambiance rétro, lourdeur assumée : la Valley était déjà dans son élément naturel. Et il en sera de même avec ensuite les Allemands de Kadavar. On soulignera également, en clôture de ce premier jour, un bel hommage émouvant à Ozzy après le concert d’Alice Cooper.
Vendredi 19 juin
Le lendemain, il fallait arriver tôt pour Impureza, qui a prouvé une fois de plus que le Hellfest récompense les courageux du matin. Sur l’Altar, les Français ont apporté une chaleur andalouse. Death metal technique, identité forte, belle présence.
Dans la foulée, la Temple accueillait Mourir, dont le black metal intense et abrasif a posé une atmosphère beaucoup plus noire. Peu après, Esodic, groupe jordanien de thrash, a envoyé son set avec une belle générosité, jusqu’à insérer une reprise de "Battery".
Toujours dans le cadre de cette mondialisation du metal, les Brésiliennes de Crypta, très attendues sur l’Altar, ont confirmé l’intérêt grandissant autour de leur death metal. Formation solide, public au rendez-vous, efficacité directe. Sur la Warzone, Gridiron a ensuite apporté son hardcore US avec un flow plus rap, transformant le public en terrain de jeu : "Jump, jump, put your hands up", et tout le monde obéit. C’est simple, primaire, mais dans le pit, tout le monde était content.
Autre énergie avec Die Spitz, groupe texan en pleine ascension, signé par Jack White. Leur mélange grunge, punk et rock a un peu déçu, malgré un switch batterie / guitare au milieu du set, petit gimmick scénique suffisamment malin pour marquer les esprits. On s’attendait quand même à une autre ampleur, surtout au regard de la réussite de leur dernier disque. Sur la Valley, Conjurer a tenté d’imposer son post-metal / sludge avec chant un peu black. Sur le papier, tous les ingrédients étaient là ; dans les faits, l’ensemble nous a laissés plus tièdes que prévu.
Point Mort, groupe français que l’on aurait presque imaginé sur l’Altar et que l’on avait d’ailleurs découvert sur cette scène, a poursuivi son exploration sonore entre violence, tension et émotions à vif. L’occasion aussi de rappeler que la chronique de leur dernier très bon disque est à retrouver sur le site.
Côté chronique à relire, on a ensuite beaucoup aimé la prestation de Sinsaenum, super-groupe mené par Frédéric Leclercq, bassiste de Kreator, mais doté d’une vraie cohérence. On a ensuite filé vers Torche, qui a fait souffler un vent de stoner sur la Valley.
Sur la Temple, Carach Angren a livré son black légèrement symphonique, avec un sens du spectacle évident et un maquillage qui, miracle absolu, ne coulait pas malgré la chaleur. Puis Decapitated a remis les pendules à l’heure sur l’Altar. Avec un nom pareil, on ne venait pas pour faire dans la finesse, et les Polonais ont effectivement servi un death très brutal, technique, avec une touche grind.
Côté Mainstage, on a retrouvé Opeth et son sympathique leader. Le groupe aurait été probablement plus à sa place sur Altar ou Temple. Un petit antisocial par Anthrax. Puis Iron Maiden qui a été vu de très loin, mais avec une setlist suffisamment solide pour faire plaisir, couvrant la période allant de Killers à Fear of the Dark. Même à distance, Maiden reste Maiden : une institution solide.
Samedi 20 juin
Le samedi a offert l’un des grands moments du festival avec BRUIT <= sur la Valley. Le groupe, qui fait l’unanimité chez Froggy’s Delight, a encore frappé. Le post-rock expérimental du quatuor toulousain a cette capacité rare à embarquer l’auditeur sans jamais forcer. On se laisse porter, puis happer, puis secouer. C’est beau, ample, organique, et cela confirme que la scène française n’a vraiment pas à rougir face aux références internationales. Le groupe en a profité pour rappeler qu’il n’était pas sur les plateformes et qu’il comptait sur le bouche-à-oreille. C’est clairement ce que l’on fait en les soutenant.
Sur la Warzone, Combust a lancé un "It’s time to wake up, Hellfest" qui résumait assez bien la mission du jour. Hardcore new-yorkais sans détour, énergie frontale, efficacité immédiate : ça cogne, ça saute, ça réveille.
La Temple proposait aussi Vigljós, groupe suisse de black metal. Visuellement, on aurait pu croire à un congrès d’apiculteurs égarés sur la Temple, mais musicalement, le groupe apporte une touche black avec parfois un petit parfum rock’n’roll. Une des découvertes majeures de ces quatre jours.
Sur la Valley, Fange a poursuivi dans un registre sludge / indus lourd et poisseux, mais nous sommes restés assez hermétiques à la proposition. Non Est Deus a ensuite rappelé sur la Temple que son nom — "il n’y a pas de dieu" — résumait assez bien le programme. Noirceur, tension, radicalité. Impressionnant.
Petit passage par la Mainstage pour Gatecreeper, death metal efficace, massif, frontal, avec plein de flammes. Puis direction la Temple pour 1914, formation ukrainienne dont le black metal sombre et martial prend évidemment une résonance particulière dans le contexte actuel. Difficile de recevoir cette musique autrement que comme quelque chose de lourd, au sens musical comme historique.
Oranssi Pazuzu, toujours sur la Temple, proposait ensuite sa musique lourde, black, cosmique et psychédélique. Une combinaison ambitieuse, très personnelle, mais à laquelle nous sommes restés totalement insensibles.
Entre deux concerts, passage par la Purple House, une nouvelle scène au concept curieux qui consiste à faire jouer le groupe dans une cage au milieu du public. Étrange idée en période de canicule, mais les excellents Bâtards du Roi ont su transformer le dispositif en expérience intense et directe.
Sur la Valley, The Young Gods ont apporté une touche électro bienvenue. Sur la Mainstage, A Perfect Circle a proposé un set élégant, maîtrisé, mais on reste bien loin de Tool. Ce n’est pas forcément un reproche, plutôt un constat : l’ombre de Maynard est parfois plus grande que les projets qui l’entourent.
Et puis il y a eu Amenra. Les Belges ont probablement livré le concert de la journée, peut-être même du festival. La force du post-metal, quand il est joué à ce niveau, c’est de transformer la lourdeur en émotion pure. C’est puissant, beau, douloureux, presque liturgique, avec un magnétisme impressionnant du chanteur. À revoir très vite en salle.
Dimanche 21 juin
Le dimanche s’est ouvert sur la Warzone avec Karen Dió, Brésilienne au punk rock direct, quelque part entre Sum 41 et The Distillers. Une entrée en matière fraîche, énergique.
Sur la Temple, les Français de Silhouette, nouvelle signature de LADLO, ont confirmé tout le bien que l’on pense d’eux. Black metal harmonieux, envoûtant, habité, avec ce double chant : un groupe à suivre de très près. Sur l’Altar, Bloodstain, jeune formation suédoise de thrash, a pu tromper les oreilles distraites : "Metallica sur l’Altar ?" En tout cas, une jeunesse qui fait plaisir.
Retour à la Valley avec Gnome, trio belge au chapeau pointu et au stoner bien accrocheur. Le genre de groupe qui pourrait passer pour une blague visuelle avant de rappeler très vite qu’il sait parfaitement tenir une scène. Sur la Warzone, End It a confirmé que le hardcore américain sait encore conjuguer urgence, groove et refrains fédérateurs. "Could you love me ?" Oui !
Sur la Temple, Thy Light a plongé le public dans un black metal brésilien classé dans la catégorie "dépressif". Autant dire qu’on ne ressort pas du set avec la joie de vivre.
Puis Drain a transformé la Warzone en salle de sport à ciel ouvert. Pourquoi s’inscrire à Basic-Fit quand il suffit d’aller voir Drain au Hellfest ? Le groupe demande de l’énergie, le public en donne, les calories partent en fumée, les corps volent. C’est physique, généreux, totalement contagieux. Un de nos coups de cœur de cette édition.
Phil Anselmo était doublement présent ce dimanche, d’abord avec Scour, puis plus tard avec Down. Deux ambiances, deux facettes, mais une même figure centrale. Scour va chercher du côté de l’extrême, tandis que Down ramènera en fin de journée cette lourdeur sudiste, grasse et enfumée, qui colle parfaitement à la Valley.
Sur la Warzone, les Buzzcocks ont rappelé qu’ils restent des pionniers essentiels du punk britannique. Puis Eyehategod a traîné son sludge sur la Valley. On respecte évidemment la légende, mais on ne peut s’empêcher de penser que le chanteur devrait faire un stage de remise en forme chez celui de Drain.
La chaleur atteint ensuite un sommet avec Corrosion of Conformity sur la Valley. À 19h, en plein pic thermique, entendre "Who’s Got the Fire ?" avait quelque chose de presque trop parfait. Le feu ? Il était partout : dans les amplis, dans l’air, dans les crânes, avec cette impression de cuire en direct.
La Warzone accueillait ensuite Agnostic Front, légende absolue du hardcore new-yorkais. La communion avec le public fonctionne. Sur la Temple, Marduk a imposé un black metal brutal, froid, intransigeant.
La Valley recevait en fin de journée la reformation d’Acid Bath, événement très attendu après 30 année d’inactivité. Était-ce un peu survendu, ce retour ? Peut-être. Était-ce tout de même un moment important pour beaucoup ? Évidemment.
Enfin, Malevolence a rappelé que Sheffield ne fait pas dans la finesse. "All I need is your fucking energy", balance le leader. Tout était dit. Hardcore / metal pas fin du tout, mais terriblement efficace dans le pit.
Le parcours s’achève avec Down, retour de Phil Anselmo en mode southern metal : riffs épais, ambiance moite et plaisir des musiciens.
Après quatre jours de chaleur, de poussière, de découvertes et de confirmations, cette édition 2026 laisse l’image d’un Hellfest au sommet, tant au niveau de l’organisation que de l’offre musicale.
Reste maintenant à regarder vers 2027. Et là, il ne s’agira pas d’une simple édition de plus. Le Hellfest fêtera son vingtième anniversaire et annonce déjà un vrai tournant : davantage de scènes, quatre de plus, environ 300 groupes au lieu de 180, une configuration repensée et l’impression que le festival s’apprête à changer d’échelle. Sans renier son ADN, ce sera tout l’enjeu de ce nouveau chapitre. Un incroyable défi.
Crédit photos : David Drx
