On croyait avoir affaire à un recueil de poésie… Or, il est indiqué "récit". Aucune importance : les grappes de texte sont aérées comme des poèmes, mais forment une continuité. Poème en prose, alors. Ou récit stylisé par des vers, qui le rythment – ou rongent – de l'intérieur. Cette histoire est vieille comme le monde : un amour, du début à la fin, de l'excitation un peu illicite des commencements (quand il y a des obstacles, conjoint officiel, différence d'âge) à l'ennui des derniers jours, où on ne pense plus dans la même direction mais ne sait pas comment rompre. Entre les deux, les protagonistes passent de l'euphorie sexuelle à la routine, sans avoir vu s'éteindre l'une et s'immiscer l'autre, dans ce faux-plat trompeur de la vie de couple – à peu près au mitan du livre.
Le titre est un leitmotiv : le narrateur évoque ces moments, après l'amour ou avant le sommeil, où il aide sa compagne à venir à bout de ses démangeaisons – geste à la fois trivial et sensuel, comme deux singes s'épouillant l'un l'autre, propice aux confidences, états des lieux. Car il est plus facile de se dire des choses – voire se raconter des histoires – quand l'autre ne vous voit pas ; plutôt le dos que les yeux qui jugent ou deviennent fuyants. Ce début de phrase, "La nuit quand je te gratte le dos", apparaît donc en ouverture de presque chaque page, et est imprimé de moins en moins noir, de plus en plus pâle, à mesure que l'enthousiasme s'étiole. Puis il disparaît quelques temps. Avant de revenir, vers la fin, transformé en "La nuit quand je ne te gratte plus le dos". C'est une idée bête comme chou, mais qui illustre par l'imprimerie ce qui n'imprime plus sur peau des protagonistes...
Bien sûr, ces amants nous rappellent nos propres échecs, lui s'installant dans la maturité et ce qui va avec (amollissement général et prise de poids), elle s'échappant en longs voyages pour ne pas s'avouer que le retour au bercail est de plus en plus difficile. La belle idée est d'avoir choisi l'angle de l'épiderme pour illustrer ce qui advient quand on a l'autre "dans la peau" : la découverte de cicatrices ou grains de beauté, géographie intime que l'on prend plaisir à cartographier ; à arpenter en randonneur attendri, puis en guide (trop) expérimenté. Entre l'amant casanier dont le bonheur se résume alors à voyager sur le corps de sa copine et elle rêvant du vaste monde, le fossé s'est creusé, irrémédiablement… mais écrit si joliment, ce désamour qui ressemble aux nôtres, se lit avec plaisir.
