Pièce de Jean Claude Carrière mise en scène par Alexandre Tchobanoff avec Stéphane Bierry, Yann Collette, Prisca Lona.

Une salle de café déserte. Un vieux juke-box y diffuse des titres immortels. C'est là qu'a été convoqué un rapporteur : celui qui dénonce les citoyens pour quelque motif que ce soit.

C'est la première fois qu'il va rencontrer le nouveau commissaire, plus habitué qu'il est à traiter avec son prédécesseur, récemment muté ailleurs.

Naïf et maladroit, engoncé dans son costume trois pièces, l'homme auteur d'un nombre incalculable de dénonciations, semble une victime parfaite pour les reproches du commissaire, d'autant plus que d'autres dénonciations le désignent à leur tour.

Dans "Le circuit ordinaire"  pèse une ambiance intemporelle que la scénographie ou la bande son laissent planer, qui pourrait tout aussi bien figurer un pays de l'est d'après-guerre que la période de la collaboration.

Mais la pièce de Jean-Claude Carrière, ne s'attachant pas à une époque précise,  y dénonce en creux toutes les dérives possibles. C'est toute sa qualité et sa profondeur. Elle démonte l'absurdité d'un régime totalitaire et de sa machine bureaucratique.

Mais avant tout, Le circuit ordinaire propose un affrontement à fleurets mouchetés entre deux individus : l'un qui a érigé la dénonciation comme plaisir ultime et qui y canalise toute ses frustrations (dont celle du statut social)  face à celui dont la puissance semble ne craindre aucun obstacle.

Un face à face de haute volée interprété par deux grands comédiens, admirablement dirigés par Alexandre Tchobanoff qui orchestre avec précision et maestria cette joute oratoire déroutante et inattendue.

Yann Collette est grandiose dans la peau de ce rapporteur scrupuleux et trop zélé qui ménage quelques surprises. Stéphane Bierry est tout aussi réjouissant et offre à son personnage de belles nuances. Leur duel est absolument savoureux et révèle un dénouement magistral.

Dans un rôle muet, Prisca Lona est parfaite en serveuse  énigmatique qui donne encore plus d'étrangeté et de tension à l'ensemble.

Un spectacle au ton singulier et d'une utilité évidente, qu'il faut aller déguster tant il est réussi.