Le tout premier moment, la toute première seconde, qui déroule les deux, trois, quatre suivantes, la première minute, le premier morceau. Magie de la découverte d'un disque. L'instant d'avant, on ne savait pas même qui était l'artiste, on n'avait aucune idée de la musique qu'il pouvait jouer, des humeurs qu'il pouvait avoir eu envie de jeter sur un CD, de la façon dont il pouvait avoir pensé les illustrer. Puis vient ce tout premier moment, qui ouvre, jusqu'à la fin du premier morceau, une perspective nouvelle. Soudainement, on connaît un artiste de plus - que l'on oubliera peut-être tout aussi rapidement ; qui jouera peut-être dans notre vie un rôle important.
Ce jeu là, Drowsy semble le maîtriser totalement sur Snow on moss on stone, son deuxième album. Premier titre, "Bakery" ; tout premier moment, un silence, comme un inspiration d'un fragment de seconde ; première seconde, cordes de guitares étouffées, en guise de percussions ; qui déroulent deux secondes puis trois secondes puis une voix, étranglée, tonitruante, accent cockney ; une comptine un peu folle - comment ne pas songer à Syd Barret ? Dix puis quinze secondes, les pieds comme ensorcelés battent un rythme un peu décalé, comme un ritournelle pour enfants sous acide. Première minute, premier morceau. Il n'en faut pas plus pour entrer dans un album.
Drowsy, c'est un jeune finlandais de 23 ans, Mauri Haikenen, qui écrit et compose et joue et enregistre et arrange et mixe seul, dans la maison de ses parents, dans un petit village du sud du pays. Avec un certain goût pour une production lo-fi de très bon goût, il offre des compositions intimes, toujours très riches, voisines de celles de Nick Drake, Smog, Syd Barret - c'est-à-dire du meilleur de toute une tradition folk & pop & roll.
Heureusement, Drowsy ne se contente pas de jouer les doublures nostalgiques, guitare à la main et sourire poli aux lèvres lorsqu'il chante le désespoir. Tout au contraire, restant toujours très personnel et authentique, il sait également explorer des sonorités différentes, le temps, éventuellement, d'une pièce instrumentale sentant bon la vie et la fête aux abords du cercle polaire ("Good old odd gold").
Et s'il a su en quelques secondes nous entraîner avec son Bakery, Drowsy sait aussi bien refermer son album. Avec un art consommé de la séparation, il enchaîne ainsi la colère froide d'"Off you go all authors" (dont le chant rappellera aux amateurs avertis celui d'Efrim sur le Horses in the sky d'A Silver Mt Zion) et l'apesanteur hivernale de Plangent suite (qui rappellera, cette fois, les exercices de vide du premier album d'A Silver Mt Zion), pour laisser l'auditeur pris dans le doux vertige d'une sorte de suspension. Comme on avait battu des pieds, on restera assis, immobile, quelques secondes encore. Juste pour laisser l'album se terminer véritablement, quelques secondes après la musique.
En dix morceaux à peine, on aura ainsi fait un tour d'horizon complet de ce que la folk peut proposer, du plus fou et exubérant au plus minimal et intériorisé. Si c'est avec un certain caractère et beaucoup de talent que Drowsy nous prend par la main dans ce voyage, il n'en est pas moins vrai que l'unité de l'album elle-même peut rester difficile à saisir, une certaine impression de patchwork s'en dégageant. Mais peut-être cela n'a-t-il guère d'importance, car si patchwork il y a effectivement, c'est un patchwork de choses bien excellentes.
