Réalisé par Marie-Elsa Sgualdo. Drame, Historique. 1h36. Sortie le 27 mai 2026 avec Lila Gueneau, Grégoire Colin, Thomas Doret, Aurélia Petit, Sandrine Blancke.
Le cinéma suisse avait un peu déserté les écrans français depuis l'école glorieuse des Tanner, Soutter et Goretta. Il les retrouve enfin avec le premier film de Marie-Elsa Sgualdo.
"A bras-le-corps", en se référant à son sujet, pourrait n'être qu'un mélo en costumes d'époque, prenant pour prétexte l'attitude de la Suisse pendant la seconde guerre mondiale et le machisme exacerbé par la bien-pensance calviniste.
Il n'en est rien. Si Marie-Elsa Sgualdo traite d'un passé, qui ici aussi ne passe pas si on le met en correspondance avec le sort des migrants d'aujourd'hui, elle ne s'encombre pas d'une reconstitution pesante où tout est souvent surligné, qu'on se rappelle le récent film de Xavier Giannoli. Certes, les hommes et les femmes portent des tenues des années 1940, particulièrement des uniformes de l'armée suisse et quelques-uns ceux de nazis égarés de l'autre côté de la frontière. Mais, tout cela reste dans l'évocation et ne cherche pas l'exactitude au bouton près. Pareillement, les paroissiens ou les paysans peuvent mettre leurs habits du dimanche sans que tout soit faussement empesé ou amidonné.
Quant aux scènes où Emma se retrouve à l'usine avec sa mère, elles n'ont pas besoin d'avoir pour décor d'amples ateliers pour dégager leur vérité crue.
La cinéaste affirme que les problèmes actuels transpiraient déjà il y trois quarts de siècle, qu'il n'est pas anachronique de comparer les deux situations. Emma est une jeune fille de quinze ans qui sert le pasteur du village et sa famille. Elle est violée par un journaliste de passage, bien sous tous rapports et, sidérée par ce qui lui est arrivée, n'ose rien dire. Lors d'une promenade, elle découvre que les gardes suisses renvoient à leurs homologues allemands les réfugiés qui étaient parvenus à fuir la France...
Devant son drame personnel et celui qui frappe d'autres innocents, elle prend conscience qu'elle va devoir prendre sa vie à-bras-le-corps, rejoindre à la ville une mère elle aussi paria car mal mariée et ayant voulu vivre autre chose que la condition d'une femme en milieu rural.
Marie-Elsa Sgualdo réussit à actionner un récit qui pourrait sembler bourratif en mêlant ensemble plusieurs maux qui caractérisaient la société helvétique. Elle s'appuie sur des personnages au caractère bien trempée que ce soit Emma, dont Lila Gueneau campe la fragilité avec la solidité d'une actrice qui a du métier, ou le pasteur alcoolique, rongé par la culpabilité devant la lâcheté raciste de ses compatriotes, qui donne à Grégoire Colin un rôle à sa mesure. Les destins contradictoires de la mère d'Emma et de la femme du pasteur, qui permet de revoir deux actrices trop rares (Sandrine Blancke et Aurélia Petit) sont aussi traités avec soin et justesse.
Parfois proche de Bresson dans sa facture, sans en avoir l'intransigeance formelle, "A Bras-le-corps" échappe largement à la tentation télévisuelle. Personne ne songera à le comparer à un téléfilm coproduit par la Franche-Comté et la Suisse romande.
Non, c'est une œuvre prometteuse. L'attention est constante et Lila Guenau, présente quasi constamment à l'écran, y est pour beaucoup en dégageant à la fois de la force et de la fraîcheur. Elle a tout pour s'imposer dans le cinéma francophone. La réalisatrice lui donne pour partenaire Thomas Doret, que les Dardenne suivent depuis "L'enfant au vélo". Puisse-t-elle, elle, poursuive un cinéma du même tonneau avec cette jeune débutante qui a un regard, ne sait pas que jouer le mutisme et crée avec Emma sa première transfiguration cinématographique, sans doute pas la dernière.
