Sous-titré "Une histoire du rire en France", ce petit livre, hélas épuisé, est un essai vivifiant sur la place de l’humour – et plus généralement du populaire – dans la culture française. Populaire : issu du peuple et / ou s’adressant à lui. En photo, le stand-upeur Mustapha El Atrassi et le rappeur SCH adressent un doigt d’honneur hilare et pixelisé – à qui ? Peut-être à ce pays où ils ont fait carrière, sans être tout à fait (voire jamais) acceptés et valorisés par la culture officielle. C’est la théorie du livre : que ce soit dans ses ministères ou vitrines médiatiques (Victoires de la musique, Césars), le rire est toujours relégué en périphérie. Il fait cette analogie entre formes culturelles mises au ban de la respectabilité (humour, comédie, rap) et populations issues des "quartiers". Oppose culture officielle, bourgeoise, à celle remuante et odorante des marges. Qui a pourtant, dans de nombreux domaines, déjà pris le pouvoir… En courts chapitres, il tourne chaque fois autour d’une figure artistique représentant le "popu", pour montrer comment sa nouveauté a été reçue, intégrée (ou pas), phagocytée ou expulsée. De Gavroche paradant devant les forces de l’ordre en les vannant à coup de chansons à Jacquouille s’amourachant (200 ans pile après la Terreur) de la France démocratique, en passant par l’ex-délinquant Depardieu, le parlé célinien ou les pieds-noirs Jaoui-Bacri, il étudie la façon dont des éléments ne venant pas à la culture majoritaire ont remué et enrichi cette dernière.
Puisqu’il a choisi le rire comme fil rouge et la banlieue comme analogie, il ouvre avec le stand-up : à travers la figure de l’humoriste kamikaze Mustapha El Atrassi, qu’il suit de bar à chicha en Olympia, il déroule une histoire du genre, partant évidemment des Etats-Unis. Analysant une figure imposée, le "roast" (passer une personnalité "sur le gril"), il montre à quel point cette façon a à voir avec la culture de la vanne – qui de la "chambrette" de cité aux clashs réseaux de Booba est une composante de la faconde banlieusarde. Dans ce lien France-US, il évoque aussi la façon dont Larry David (sa série "Curb your enthusiasm") ou avant lui Saturday Night Live et Zucker-Abraham-Zucker ont imprégné Eric Judor ou Alain Chabat. Mais ces références à la culture américaine n’empêche pas d’en analyser les impasses : ainsi, sur la différence entre l’humour des Nuls (parodique, référencé et vénérant les aînés américains) et celui des Inconnus (parodique aussi mais enraciné dans la tradition hexagonale), il n’y a pas photo - La cité de la peur est moins susceptible de réunir toutes les couches populaires que Les trois frères. Sur le cinéma de banlieue, il trouve les films de Franck Gastambide ("Kaïras", etc.) plus pertinents que La Haine de Mathieu Kassovitz (en reconnaissant toutefois que ce dernier a fait la courte-échelle à son cadet après), ce qui est rafraîchissant. Et après avoir fait un sort à Quentin Dupieux, dont le rire lui semble déconnecté du pays où il est censé s’inscrire (trop de décalage tue le décalage), salue le génie de Christian Clavier, seul de la troupe du Splendid à n’avoir jamais cherché à s’acheter une crédibilité dramatique, assumant jusqu’au bout sa vis comica au nez et à la barbe de la respectabilité.
Dans un chapitre éminemment politique, il analyse pourquoi la France des banlieues pauvres (souvent issue de l’immigration, musulmane), de même qu’elle s’abstient aux élections, ne pouvait se retrouver dans le mot d’ordre "Je suis Charlie" brandi par le pouvoir dans la foulée des attentats. S’ensuit un passage sur le glissement du Charlie satirique originel, né d’une censure (Charlie égale Charles De Gaulle, dont la mort fut tournée en dérision par Hara-Kiri), ayant viré à la moquerie stigmatisant une minorité. On est d’accord ou pas sur ce point ; mais sa position est étayée par des arguments clairs et précis. Plus loin, après énumération de figures issues de l’immigration ayant atteint les premières places dans la culture, le sport, etc., il écrit : "Comme d’habitude, l’extrême droite a raison sur le constat mais tout faux sur le reste. En effet, la France ne s’appartient plus et oui, les Noirs et les Arabes y sont pour quelque chose. (…) L’excellence et le génie français ne sont plus aux mains de ceux qui s’en réclament. Si Grand Remplacement il y a (…)., ce bouleversement ne signe en aucun cas la fin d’une civilisation, seulement celle d’une classe, la bourgeoisie française, terrifiée à l’idée de perdre ses privilèges au point de confondre sa destinée avec celle de l’Occident, par mégalomanie". Et conclut : "Un jour viendra où la France (…) ne sera plus une matrice desséchée et noyautée par ses classes supérieures, mais féconde du désir de ses marges".
