Le 25 mai 2023, Jean-Louis Murat nous quittait...
La peine de sa disparition est toujours présente, surtout à l'heure où sort Tour de France 2022, album live posthume, nous avons discuté avec Frank Loriou, graphiste, et surtout photographe, à propos de son livre autour de l'Auvergnat : Jean-Louis Murat – Photorama.
Parlons de toi si tu veux bien, parce qu'on a l'impression qu'avec ce livre, tu montres Murat, mais tu parles aussi un peu de toi en creux.
Frank Loriou : J'espère que je parle surtout de Jean-Louis Murat et aussi un peu de moi exceptionnellement. L'idée, c'est de parler surtout de Jean-Louis Murat, je raconte ce que j'ai vécu donc je parle un peu de moi pour expliquer comment on travaillait.
Comment es-tu devenu directeur artistique pour des artistes puis photographe ?
Frank Loriou : Je vivais en Bretagne, je suis un vrai Breton. Je suis arrivé très tardivement à Paris puisque je devais avoir 30 ans à peu près. Je fais tout tardivement, enfin j'ai arrêté l’école très tôt mais ensuite j'ai tout fait un peu tardivement, je suis devenu graphiste à 30 ans quasiment et photographe à 40.
Je suis rentré dans une petite boîte à Paris qui cherchait un responsable de studio. Et je savais qu'elle travaillait avec toutes les maisons de disques de Paris. En fait, ma passion, c'est la musique avant d'être dans l'image ou en tout cas quand j'étais jeune, je n’étais pas forcément intéressé par l'image, en revanche la musique c'est ma vie depuis toujours, depuis très tôt.
J’ai travaillé trois ans chez Virgin en tant que responsable du service graphique et puis je suis devenu indépendant et pendant une dizaine d’années, je n'ai fait que le graphisme mais qui, pour moi, est une discipline noble. Devenir graphiste, c'était déjà quelque chose d'incroyable pour moi, autodidacte complet, pouvoir dire que j'étais graphiste.
Je travaille donc pendant une dizaine d'années, je fais plein de pochettes et notamment pour Yann Tiersen. On est très liés, j'ai un chemin avec lui comme j'ai avec Jean-Louis Murat. J'ai fait huit albums pour lui, je crois. Un jour, au bout du quatrième ou troisième album, Yann me dit : "Mais tu ne voudrais pas faire les photos de mon prochain ?" Et je lui dis : "Écoute Yann, non". Je me suis dit : je ne suis pas photographe et je trouve que beaucoup trop de gens se décrètent photographe, mais je me suis dit aussi : c'est la dernière fois que je refuse une proposition aussi folle parce que c'était quand même un artiste international et il était très en confiance avec moi donc j'ai décidé de devenir photographe.
Mais comme j'ai du respect pour le travail, j'ai commencé par prendre des petits cours de base pour savoir ce que c'était, l'ouverture, la technique. Et puis j'ai travaillé ma photographie en secret pendant plusieurs années et j'en ai fait.
Comme j'étais déjà directeur artistique, je choisissais des photographes et je ne voulais pas me décréter photographe, je ne voulais pas me proposer pour un album, ça aurait été injuste et incorrect par rapport à mes amis photographes. Donc j'ai fait savoir que j'étais photographe par mon livre et ensuite, ce sont les artistes qui m'ont demandé, je ne me suis jamais imposé, j'ai toujours voulu qu'on me demande.
Un livre qui s'appelle "Tout est calme", titre que j'ai emprunté à Yann Tiersen. Voilà comme un clin d'œil, comme étant mon déclencheur aussi et c'est par ce livre que Jean-Louis Murat avait entendu parler de mon travail, je crois. Ce qui est paradoxal, c'est par un livre sans portrait que je me suis fait connaître, ce ne sont que des pièces vides et ça a donné envie à plein d'artistes que je prenne leurs photos, je trouve ça beau.

Comment tu choisis les gens avec qui tu travailles ?
Frank Loriou : Naturellement viennent à moi des artistes avec qui j'ai quelque chose à partager puisqu'ils viennent, notamment via mon livre par exemple. En fait, ils viennent parce qu'ils aiment mon univers et donc forcément d'une certaine façon je vais aimer le leur. C'est 99% le cas, après il arrive parfois qu'il y ait des artistes dont l'univers me touche moins mais où la personne me touche et souvent de se côtoyer, de se parler, me fait aimer sa musique parce que tout d'un coup, je la comprends mieux.
Et c'est souvent intéressant d'ailleurs. Ensuite parfois je dis à des artistes : Tu sais, je n’ai jamais écouté aucun de tes disques et il va falloir qu'on fasse une pochette qui parle aux gens comme moi qui auraient dû écouter tes disques et qui ne l’ont pas fait, je m'interroge, pourquoi je n’ai jamais écouté tes disques ? C'est bizarre parce que ça devient mon objectif de toucher des gens qui, comme moi, auraient dû l'écouter.
Je pense que quand on aime l'album, on aime presque toujours la pochette, même quand elle est ratée, ça devient mignon, c'est touchant. Et je pense qu'une pochette réussie ne fera jamais aimer la musique non plus. Il y a des pochettes qui sont dangereuses, le minimum qu'on demande à une pochette, c'est de ne pas nuire à la musique, on doit quand même envoyer des signaux pour que les gens écoutent. Moi je suis là, je suis un passeur, je veux donner envie aux gens d'écouter cette musique, il y a tellement de propositions musicales aujourd'hui, je veux que ma pochette les interpelle et qu’ils accèdent à la musique, mais je suis juste un passeur.
Tu dois avoir une envie de contrôle en tant que directeur artistique, le musicien a une envie de contrôle en tant que musicien. Comment tu arrives à mêler ce mélange des deux ?
Frank Loriou : En fait non parce que moi je n’ai pas d'envie de contrôle. J'aime dans la vie en général laisser de la place à l'organique, on l'a pratiqué beaucoup avec Manu Chao, pour laisser aussi de la place au hasard. Moi je dis souvent : quand une pensée me traverse, elle m'intéresse. Et je m'y arrête. Mais c'est un peu comme si elle m'était offerte. Parfois les choses me viennent toutes seules et elles peuvent venir de l'artiste, elles peuvent venir de son entourage, elles peuvent venir de moi. Pour moi c'est égal en fait, je ne cherche pas à avoir le contrôle.
Après je suis exigeant, je vais toujours au bout de mes convictions. Si je pense qu'on est sur une fausse piste, je le dis. "Écoutez, moi je pense que là ce que vous me demandez c'est une erreur, mais je vais vous le faire parce que c'est ton album et pas le mien...".
Mais justement à partir du moment où je ne suis pas dans le contrôle et où j'accueille tout ce qui vient de l'artiste, il n’a pas à se protéger en fait. C'est comme ça aussi que la confiance s'installe, c'est-à-dire que je ne suis pas en train de me protéger de lui et donc lui n'a pas à se protéger de moi puisque ce qui nous importe, c'est que les idées soient justes et belles.
On ne cherche pas à savoir de qui elles viennent en fait. Je travaille avec les gens, pas contre les gens. Si une idée est juste, on dit : allez, on y va. C'est comme si on embarque tous sur un bateau. On le fait quoi !

Dans le livre, tu dis que tu n'écoutes pas toujours les disques avant de travailler dessus.
Frank Loriou : D'abord, il est très rare que je n'écoute pas la musique avant, mais si on me demande si c'est obligatoire d'écouter la musique, non ça ne l’est pas. Par exemple, sur Murat, je n'écoutais jamais la musique mais sur la plupart des autres artistes, j'écoutais toujours la musique avant quand même. Donc oui, c'était un peu différent, mais on parle, on parle beaucoup. Et donc l'artiste finalement, dans ses mots, je retrouve aussi ce qu'il a voulu mettre dans sa musique souvent. Il y a aussi une part étrange, j'ai ce truc qui est de penser que la vie va me donner ce dont j'ai besoin.
Par exemple sur Toboggan, on prend des photos par hasard sur une route en pente, on n'a pas prévu d'en faire, ce n’est pas un concept, c'est juste que je le vois passer comme ça sur son vélo et je dis : mais il faut qu'on fasse des images. Il se trouve que la rue est en pente, que l'album s'appelle Toboggan et j'ai vu ça comme un cadeau de la vie. J'accueille ces choses-là.
J'aime que l'artiste m'en dise beaucoup mais ne me dise pas tout et moi deviner des choses, j'adore lui proposer des idées et qu'il dise : mais c'est fou qu'il évoque ça parce que justement, c'est quelque chose qui est très important dans ma vie. Il y a tout un jeu comme ça en fait. On s'apprivoise et la confiance vient. Si je propose à un artiste qui ne m’a rien dit des choses qui lui parlent profondément, il se dit qu’il a été compris justement.
On est passé de pochettes de 31 cm à 12 cm, puis de 12 cm à quelques pixels, est-ce que tu es content finalement qu’aujourd'hui on soit revenu au vinyle avec des pochettes un peu plus importantes qu'avant ?
Frank Loriou : Je ne pense pas le visuel uniquement en termes de vinyle. D'abord des vinyles, je n’ai jamais cessé d'en faire parce que les artistes avec qui je travaille sont des gens qui aiment bien faire des vinyles. Donc on en a toujours fait, moins qu’aujourd’hui, mais on en a toujours fait quand même. Ensuite, on pensait surtout au format CD. Mais quand une pochette était terminée, il y avait toujours quelqu'un qui disait : ça en vinyle, ce serait beau. Je pense qu'il y a des vinyles qui ont été faits uniquement pour avoir la pochette en grand. On ne savait pas si on allait en vendre, mais tout le monde avait envie de l'avoir.
J'ai fait le vinyle de Mustango en 1999, même Clandestino de Manu Chao il y avait un vinyle. Aujourd’hui, le streaming nous a donné quelque chose d'intéressant, il nous a donné plus de liberté artistique parce que le nom de l'artiste et le titre de l'album sont écrits sous le visuel et donc on n’a pas besoin d'être lisible. On peut ne pas avoir le nom sur la pochette, on peut l'avoir en tout petit, en invisible.
Avant on parlait magasin, on devait presque laisser la place pour le logo Fnac pour l’autocollant prix vert. Pendant des dizaines d'années, toutes les créations en France, il n’y avait rien en haut à droite, alors que depuis le streaming on a beaucoup plus de liberté. Les visuels, on les voit presque plus qu'avant, parce qu’avant Internet, tu ne les voyais que sur ton disque, mais aujourd'hui on les voit passer toute la journée partout. Le visuel a gardé une importance énorme et peut-être qu'il en a pris encore plus d'une certaine façon.
Mais ce qui est vrai, c’est que l'objet est magique, quand on a l’objet entre les mains, c'est magique. On a un petit côté collectionneur. Quand on aime la musique, on aime les disques, on a besoin de posséder cette chose, on a une histoire personnelle avec. Le décès de Jean-Louis Murat m'a beaucoup troublé dans le sens où beaucoup de fans se sont adressés à moi et chacun avait une histoire personnelle avec la musique de Jean-Louis Murat. C'est comme s'ils avaient un rapport personnel avec lui et je pense que l'objet, il accentue ça encore. C'est-à-dire que d'avoir l'objet dans les mains, c'est du concret, c'est la même différence.
C'est aussi pour ça que j'ai écrit un livre, c'est une chose de voir les images dans les écrans mais moi j'aime bien quand elles sortent des écrans et qu'on les a dans les mains et que ça devient des objets, des tirages. Elles prennent une autre valeur très forte. Un vinyle, c'est un peu un tirage photo quelque part, on les pose aux murs, on les affiche... Le CD, c'est la télévision et le vinyle, c’est le cinéma.

C’est de là que vient l’idée du livre, avec l’envie d’en parler ?
Frank Loriou : Ce n’est pas que j'avais envie d'en parler, j’ai vu une peine immense que la disparition de Jean-Louis Murat a causée évidemment chez moi, mais aussi chez tous ceux qui l'aimaient et qui l'écoutaient, un vrai choc. Et je me suis dit : mes disques durs sont pleins d'images que personne n'a jamais vues et ne verra jamais. Et je trouvais ça injuste d'être le seul à les avoir. Et puis il y a beaucoup de gens qui sont venus vers moi pour acheter des tirages photos, mais tout le monde n'avait pas les moyens d'acheter des tirages photos, ça coûte cher un tirage d'art.
C'était aussi une manière de partager avec tous, qu’il n’y ait pas un élitisme, qu’il y ait une forme de justice et que quels que soient les moyens qu'on a, on peut retrouver un livre accessible, c'est cher 38 € mais ce n’est pas très cher pour 200 pages couleurs.
Il n’y a pas ton nom sur la couverture, pourquoi ?
Frank Loriou : C’est volontaire évidemment, c'est pour ça que j'étais gêné par ta remarque tout à l'heure où tu disais que je parle de moi parce que justement, je veux parler surtout de Jean-Louis quand même et donc c'est venu extrêmement naturellement, ce n’était pas important pour moi d'avoir mon nom sur la couverture, pas du tout.
Cependant, c'était important et beaucoup plus beau parce que je ne voulais pas rivaliser avec lui. En fait, je suis surpris parce que dans les articles de presse, je vois ma photo en grand et je suis très surpris de ça et même parfois un peu gêné parce que j'ai envie qu'on voit du Jean-Louis Murat en grand partout.
Au départ, je voulais faire ce que j'appelle un hommage silencieux. Je voulais faire un livre avec que des images, pas de texte du tout et on aurait ouvert et ça aurait été un long silence et juste des photos de Jean-Louis Murat qui défilaient comme elles sont organisées dans le livre.
Puis je me suis dit que c'était dommage de ne pas partager aussi toutes les petites choses qu'on avait vécues et qui pour moi étaient quand même une forme de normalité. C'est parce que je travaille avec beaucoup d'artistes, donc c’est un peu notre quotidien, c'est un peu les cuisines et donc je me suis dit que tout ça c'était aussi très précieux pour moi et pour les gens.
J'avais aussi envie de raconter le Jean-Louis Murat que j'ai connu vraiment et donc j'ai écrit ce texte et c'est devenu un livre moins silencieux. C'est la première fois que je publie un texte que j’ai écrit, j'ai gardé la structure initiale mais avec une part où je raconte et une autre part avec les photos. Je n’aime pas les photos avec des légendes, il y a des légendes qui enlèvent la poésie d'une image et puis la photo est belle et le gars a mis un titre complètement absurde, ça casse tout.
La couverture de ton livre justement, j'ai l'impression que tu n’as pas pris Jean-Louis Murat en photo mais tu as pris Jean-Louis Bergheaud, l'homme derrière Murat.
Frank Loriou : J'ai rencontré l'homme, je travaillais avec Jean-Louis Bergheaud, mais je suis d'accord avec toi et d'ailleurs cette photo, Jean-Louis ne l'avait pas validée dans les photos de presse et c'est moi qui l'ai fait exister parce que je l'ai mise sur mon site sans lui dire. Et ça fait quinze ans ou vingt ans qu'elle est sur mon site et tous les fans la connaissent, je ne sais même pas si Jean-Louis avait vu que je l’avais mise sur mon site mais je pense qu'elle disait des choses trop intimes de lui, et je pense que c'était lui, c'est vraiment lui.
Et d'ailleurs personne ne s'y trompe, c'est-à-dire que la plupart des gens aiment beaucoup cette photo. C'est aussi pour ça que j'ai fait une édition du livre avec un tirage de cette photo. C'est une édition qui est chère mais qui est beaucoup moins chère qu'un tirage parce que c'est la photo préférée de tellement de gens. Et je trouve ça beau que pour une somme raisonnable, on puisse l'avoir chez soi, je trouve ça beau d'imaginer toutes ces maisons aujourd'hui dans lesquelles il y a ce petit tirage photo de Jean-Louis, comme si c'était un membre de la famille.
Comment tu vivais ce mélange un peu entre l'homme que tu côtoyais et l'artiste dont tu aimais le travail ?
Frank Loriou : J'adore que les artistes soient très différents en tant qu'artistes de ce qu'ils sont dans la vie. Il y a des artistes par exemple, je ne sais pas, on les connaît timides au quotidien et quand ils montent sur scène, ce sont des diables, ils sont très différents et ça, j'adore. Cela dit, Jean-Louis, ce n’était pas forcément son cas parce qu'il était très cohérent tout le temps.
Moi-même je suis double, c'est-à-dire qu'en tant qu'artiste, je ne suis pas forcément qui je suis dans la vie, c'est un peu ma part intérieure qui s'exprime. Pour moi, la photographie, c'est un moyen de dire des choses que je ne sais pas dire avec des mots.
Quand j'ai commencé la photographie, je me suis rendu compte que c'était aussi naturel que de respirer pour moi. Et c'était aussi par exemple pour ma famille, la première fois que je pouvais leur exprimer comment je vois les choses. C'est parce que je les vois comme ça depuis toujours en fait. Et je pense que les artistes, c'est ça aussi leurs chansons, leurs musiques, c'est la seule manière qu'ils ont peut-être de dire vraiment les choses. Il y a des artistes qui vont être assez fermés, très réservés, mais dans leurs chansons, ils expriment énormément de choses et c'est beau. C'est un vrai langage du cœur un peu.
Jean-Louis Murat c'est l'artiste qu'on a le moins envie de transformer, de costumer, parce qu’il est naturellement tellement puissant et en même temps, c'est celui peut-être que j'ai le plus transformé, mais le général d’empire, c'est lui qui a eu l'idée parce que moi je n’aurai jamais osé lui proposer un truc pareil.

Je me sentais audacieux quand je lui disais qu’il y en a marre de le voir avec sa chemise à carreaux. Dès la première session, il arrive avec une chemise à carreaux, puis il a la gabardine, il a le long manteau noir qui est déjà une forme uniforme. Après je pense que ce n’est pas un hasard si Jean-Louis on l'a habillé, transformé. C'est un personnage de roman, Jean-Louis Murat. Et au final lui aussi quand il fait l'album La vraie vie de Buck John, il va chercher un héros de bande dessinée pour se représenter. Finalement, c'est l'artiste que j'ai le plus déguisé. C'est bizarre.
Quand il est sur son vélo, c'est un western, quand il est habillé avec sa gabardine noire, c'est un capitaine de vaisseau, ensuite c'est un général d'empire, après en costume on dirait presque un mafioso. C'est étrange mais je pense que ça va avec son univers qui est en fait très riche, très féru d'histoires. Il a gardé un regard l'adolescent pour qui la vie est un roman d'aventure et il a envie d’être ce personnage d’aventure.
La perte de Jean-Louis a été comme un choc violent. Je trouve incroyable, inimaginable le fait qu'il meurt la veille de la sortie de son best of, alors que d'une certaine façon il a un peu dit que de son vivant, il n’y aurait jamais un best of. On est encore dans le personnage romanesque.
Les très grands artistes comme Léonard Cohen ou David Bowie ont eu des fins à la hauteur de leur génie, de leur talent... C'est un drame, le départ de Jean-Louis Murat. Néanmoins, je dois reconnaître que son départ est justement incroyable de la manière dont il s'est passé, mais terriblement brutal. J'aurais préféré qu'il soit moins romanesque et qu'il soit toujours parmi nous.
Tu travailles en argentique, est-ce que du coup c'est aussi ce qui plaisait à Jean-Louis Murat ?
Frank Loriou : Jean-Louis, c’est un homme de l'analogique. Par exemple dans le son, quand on enregistre en analogique, quand on mixe en analogique, une fois qu'on a fait tous les réglages du morceau, quand on appuie sur envoyer, ça part et on peut plus revenir dessus, parce que on a validé le mix, mais on n'a pas de sauvegarde du mix, l'argentique, c'est pareil. Je pense qu'il aimait bien et moi aussi le geste rare et définitif, mais qu'il y ait des vrais choix.
Donc en fait nous on faisait des choix tout le temps, on les faisait à notre manière, un peu bricolo, mais on faisait des choix en permanence. En argentique, c'est douze poses, donc je n'appuie que quand j'y crois, c'est-à-dire parfois il y a des artistes qui font des trucs, et puis je ne prends pas la photo, je dis : écoute, non je n’y crois pas, je ne la prends pas celle-là, essaie autre chose et ça c'est chouette c’est ce qu’on aime.
C'est comme en musique, un guitariste ne va pas jouer un peu n'importe comment et puis après on va remettre tout ça bien. Non, l'idée c'est tu nous fais une putain de truc direct et puis on n’a rien à toucher derrière. Moi j'aime ne rien avoir à toucher derrière, j’aime ne pas voir, j’aime que le geste soit rare et précieux et Jean-Louis évidemment aimait ça aussi.
Si j'appuie douze fois et qu'ensuite je dois m'arrêter pour recharger, lui il a un temps où il se balade, il regarde le ciel et en fait c'est agréable comme rythme aussi pour le sujet et il n’est pas tenté d'aller voir, il n’y a rien à voir, même moi je ne les vois pas, on est vraiment dans le geste de création.
Murat a eu des périodes compliquées, il n’aimait pas être pris en photo, n’aimait pas la pochette de Dolores, a fait beaucoup d’autoportraits, comment tu composais avec ça ?
Frank Loriou : Je pense que Jean-Louis a perçu un truc, j’ai commencé à l’écouter avec Dolores, parce qu'avant je pensais que c'était un artiste de variétés. Variétés chic mais variétés quand même et il avait des pochettes qui étaient un peu variétés aussi. Je pense que Jean-Louis a identifié ça, qu’il avait des pochettes un peu chanson française alors que pour moi, il était complètement dans autre chose.
Dolores, je pense qu'il s'en est senti vraiment dépossédé. Là on lui a vendu un concept et il ne s’est pas retrouvé là-dedans, mais ça l'a fait entrer dans une scène plus indé, c'est pour ça que j'y ai accédé tout d'un coup. On a senti qu'il y avait de l'électronique là-dedans, qu’il y avait autre chose, on a senti qu'il y avait quelque chose qui se passait. Et on est nombreux à être arrivés sur Dolores. Donc aussi grâce à cette pochette. Ensuite il a écrit, et j'ai écrit avec lui une image qui peut-être ne ressemble qu'à lui en fait.
Il avait besoin de reprendre le contrôle de son image et donc il a commencé à se prendre en photo. Et puis aussi il explorait plein de choses, il a fait de la peinture aussi, il a eu une période où il avait besoin de se photographier, d'ailleurs il en a fait un livre. Puis à un moment, je pense qu'il a vu les limites de ce processus et c'est le moment où il m'a appelé.

Je ne sais même pas et je n’ai jamais su s'il avait vu mon livre avant ou pas. Je pense que c'est Laure, sa femme, qui lui a dit : Mais pourquoi pas lui ? Je ne sais pas pourquoi il m'a appelé, il a su que j'étais devenu photographe et il m'a demandé de venir. Je pense qu'il savait que de la manière dont j'abordais les choses, ça lui plairait et qu'on allait pouvoir travailler ensemble dans le sens que lui voulait.
En tout cas, c'était incroyable. Quand je l'ai rencontré la première fois, j'étais quand même le graphiste de la maison de disque, je venais d'arriver à Paris, j'étais vraiment ultra timide en plus et vraiment ça ne brillait pas beaucoup. Il s'est intéressé à moi en fait et dix ans après, quand il m'a fait venir, il m'a parlé de qui j'étais quand j'étais venu la première fois, il s'était intéressé, il avait réfléchi et puis dix ans plus tard, il s'était souvenu de ses sensations.
Après il ne le faisait pas qu'avec moi, Jean-Louis s'intéressait aux gens et il s'intéressait aux petites gens aussi. Il s'intéressait à tout le monde en fait, et je trouve ça vraiment très beau. J'ai beaucoup de respect pour les gens qui font de la place à l'autre dans leur tête, il s'intéressait. C'est quelqu'un qui donnait beaucoup.
Ce livre me donne le sentiment de sa présence, je trouve que quand on ouvre ce livre et qu'on tourne les pages, on est avec lui, et il est avec nous et quand j'écoute sa musique d'autant plus, il est avec moi et je suis avec lui.
On dit que quelqu'un meurt vraiment quand on cesse de parler de lui. Je pense que si personne ne prend la plume, si personne ne prend un peu les choses en main, un artiste peut vite disparaître d'une certaine façon. C'est une grande leçon d'humilité, aussi. En tout cas, oui, j'ai eu à cœur de continuer à le faire vivre, mais il y en a encore beaucoup d'autres dont on aimerait qu’ils prennent la plume, beaucoup, d'autres et des plus importants que moi.
C'est important pour moi de dire : je ne connais que ce que j'ai vécu avec lui qui est très peu de choses. Il y a des gens qui ont vécu toute leur vie avec lui, ils ont travaillé avec lui ardemment, tous les gens qui ont tourné avec lui, ces techniciens, etc. Moi je ne suis rien, parfois on ne se voyait pas pendant 2 ans. La dernière année, on ne s’était pas vu, on a fait La vraie vie de Buck John sans se voir, juste au téléphone. C'est un regret, mais c'est pour dire que chacun raconte son Jean-Louis Murat. L’écouter et parler de lui, c'est honorer sa mémoire. Et autant ça, c'est autant honorer Jean-Louis Bergheaud que Jean Louis Murat.
Si on considère qu'une personne sur deux lit le livret d'un disque qu'il achète, sachant que Clandestino de Manu Chao s'est vendu à 5 millions d'exemplaires et que Proxima Station Experienza s'est vendu lui aussi à 3 millions d'exemplaires, ça veut donc dire que quatre millions de personnes ont lu ton nom ?
Frank Loriou : Qui lit le nom du graphiste dans les albums ? Non, je pense que sur les huit millions, il n’y en a pas beaucoup qui ont lu mon nom et d'une certaine façon, je m'en fous un peu. Ce qui m'intéresse, c'est qu'ils adorent la pochette, c'est que ce disque a une place dans leur vie, dans leur cœur, que la pochette leur ait semblé belle et les fasse rêver. S'ils peuvent regarder la pochette pendant des heures en rêvant, ça c’est important, je m'en fous qu'ils sachent que c'est moi qui les ai faites.

A propos de Clandestino, je répondais l'autre jour à une question, on me demandait quelle pochette j'aurais rêvé de faire que je n'avais pas faite, et je disais de Horses de Patti Smith, qui est pour moi l'essence d'une pochette, et donc je réfléchissais et puis je disais : mais en fait une pochette, c'est quelqu'un devant un mur. Et d'ailleurs, si on regarde bien Mustango de Murat, c'est quelqu'un devant un mur et il y a ma première pochette, pour Tiersen, Le Phare c'est quelqu'un devant un mur. La deuxième, Manu Chao, c'est quelqu'un devant un mur.
Ce qui est bizarre, c'est que mes deux premières pochettes, tout est là déjà. Celle de Manu Chao, c’est pour moi l'essence d'une pochette de disque. Emmanuel de Curtel, je me souviens de lui disant, Clandestino, si je vous avais demandé de mettre la typo aussi grande, vous n’auriez pas voulu...
C'est important la place de la typographie parce qu'en France, on n’a pas la culture très forte de la typographie. Et j'aime bien faire des très grandes typographies, faire un peu dans un esprit anglo-saxon qui correspond bien à un artiste comme Jean-Louis. J’ai commencé à écouter de la musique à partir de 10 ans et c'est devenu un peu toute ma vie et donc je pense que j'essaie de retransmettre cette essence de ces émotions-là. J'essaie de faire aujourd'hui des pochettes qui procurent les mêmes sentiments que dans les années 70 qui ont la même simplicité et la même émotion. J'essaie.

Question idiote : Jean-Baptiste Mondino ou Pierre et Gilles ?
Frank Loriou : J'aime beaucoup les deux, mais Jean-Baptiste Mondino sans hésiter, parce que Pierre et Gilles, c'est un peu mono maniaque mais c'est très très beau. Mondino a une énergie plus rock'n'roll, il peut tout faire, il est extrêmement créatif et toujours incroyablement juste.
Le second de Manu Chao, c'est une de ses photos à la base. Je lui ai saccagé plusieurs photos parce que la photo de Proximal Estation n'est pas du tout comme ça à la base, elle est grise. C'était sa période grise à Mondino et je l'ai défoncée, j'ai rajouté de la couleur. En fait je l'ai recolorisée, j'ai rajouté le bateau dans le fond qui n’était pas là et Mondino était ravi, il a trouvé ça super.
Mondino est l'homme pour lequel j'ai une admiration vraiment énorme et il est d’une humilité incroyable et comme je le disais au début de l'interview, si c'est juste, c'est cool, il s'en fout d'où vient l'idée finalement. Par exemple sur Thomas Fersen, j'ai rajouté le Vichy, avec la tête de cochon. Il a appelé Fersen, il lui a dit C'est super avec le Vichy, Quelle bonne idée, ça c’est de l’élégance ! Alors que tu as plein de petits photographes qui pètent les plombs quand ils touchent à leur image et lui qui est un des plus grands, si l’idée est bonne il est partant, voilà donc un respect infini.

Question impossible : Quel est le meilleur album de Jean-Louis Murat et celui avec des défauts ?
Frank Loriou : De même que j'accueille les choses de la vie de manière égale, je n'ai aucun avis là-dessus et je ne veux pas en avoir parce que je te dirais l'album qu’en ce moment me fait du bien. Après il ne faut pas se mentir, parfois dans la carrière d'un artiste, il y a des albums qui synthétisent un peu tout ce qu'on aime de lui. Si je dois recommander à quelqu'un par quel album il faut rentrer dans la discographie de Murat, je lui dirais soit Dolores, soit Mustango.
Mais je considère que les défauts d'une œuvre la constituent aussi, parfois c’est l’ordre qui va pécher. Je fonctionne par album, j’écoute un album du début à la fin et donc on a décidé de me faire passer là, puis là, puis là, puis là et même si c'est inconfortable, je me dis qu'on a voulu que ce soit inconfortable, j'accepte l’œuvre. Comme quand je regarde un tableau, je ne me dis pas moi j'aurais repeint ça autrement.
En tout cas, j'écoute les albums de Jean-Louis mais aussi de tout le monde, je sais que l'ordre des titres est important. J'adore travailler sur le tracklisting, parfois ça m'arrive pour des artistes et c'est vraiment un voyage. On peut changer la couleur d'un disque avec les mêmes morceaux en fonction de l'ordre.
Une fois, je travaillais sur un album et l’artiste avait mis en premier un morceau vraiment imbuvable, un morceau qui te fait fuir. Et puis je lui ai dit : normalement, je n’ai pas à m'en mêler mais moi je me mêle un peu de tout et je lui ai dit : tu vois quand je viens dîner chez toi, tu m'ouvres la porte et tu me souris ? Tu me fais sentir que je suis le bienvenu et pourquoi tu ne fais pas pareil sur ton disque ? Pourquoi tu n’ouvres pas la porte avec bienveillance aux gens ? On a des discussions où tu vas exprimer une part d'ombre mais tu m'auras dit que j'étais le bienvenu...
En même temps, c'est intéressant qu'il le fasse aussi, c'est intéressant de faire ce qu’on ne doit pas faire. J'aime bien qu'on fasse le contraire de ce qu'on doit faire aussi, et c'est chouette tout ce qui crée de la surprise, tout ce qui interpelle, ce qui fait qu'on en parle aujourd'hui, c'est chouette quoi.
Il y a tellement de chansons de Jean-Louis...
Frank Loriou : Les chansons de Jean-Louis, ce sont un peu des nouvelles, un disque, un recueil de nouvelles. Il y a une chanson, c'est "Robinson" sur Tobogan, il dit : apprends à t'orienter de jour, apprends à t'orienter de nuit. C'est un morceau qui me bouleverse.
Je n’en ai jamais parlé à personne, peut-être que personne ne l’a remarqué ce morceau, ou peut-être que plein de gens se disent : moi aussi ça me bouleverse. Il y a plein de petits trésors. C’est pour ça qu’une écoute d'un album de Jean-Louis, ce n’est pas une musique d'ambiance. Chaque morceau est un petit univers avec un langage, des personnages, des codes, des mystères.
Je pense que tous ces gens qui sont venus vers moi avec émotion, c'est parce qu’ils ont trouvé dans des petites chansons des trésors qui leur ont parlé de leur vie et tout cette part d'universel, c'est ça aussi Murat.
Aujourd'hui, il nous manque, mais ses albums nous manquent aussi. On avait l'habitude d'avoir tous les ans un album qui arrivait et aujourd'hui on ne l'a plus. On est orphelin de sa musique, de ses chansons et de ce qu'il nous disait dans ses chansons et de ses mots. Il y avait cette générosité. Quand on dit parfois qu’il gérait son image, mais il ne gérait rien du tout. Non, il vivait aussi au jour le jour, il aimait créer et justement il ne calculait pas. Quand on démarrait, on ne savait pas ce qu'on allait faire, on n’était pas en train de penser une stratégie. Il était libre et il est resté libre jusqu'au bout.
