Attention, livre dangereux ! Taylor Swift a beau être aujourd’hui une star mondiale, elle a mis du temps à s’imposer en France. Malgré ses millions d’albums vendus, ses concerts dans les plus grandes salles (La Défense Aréna à quatre reprises il y a deux ans), un adulte français lambda peut très bien vivre sans avoir jamais entendu la moindre de ses chansons. En dépit de son succès, elle n’a pas de tube intergénérationnel à son actif. Cela reste – chez nous du moins – une musique circonscrite à un public majoritairement féminin ou de jeunes biberonnés à Spotify (souvent les deux à la fois). Les "darons" dans notre genre ne sont pas, a priori, le coeur de cible. Et pourtant…

On a lu ce livre par curiosité, pour en apprendre un peu plus sur le "phénomène" dont la presse ou les mauvaises émissions télé nous rebattent les oreilles depuis quelques temps, à coups de reportages sur son marketing triomphant, sa supposée puissance politique (vs l’Amérique de Trump), son "empouvoirement", sa vie amoureuse, etc. On avait déjà entendu parler de Swift pour plein de choses futiles... mais jamais pour ses chansons. Ce gros livre arrivait donc à point nommé.

L’autrice, qui avait déjà sorti Féminismes et musique : la pop de Madonna à nos jours en 2023 chez le même éditeur, n’élude aucun des sujets précédemment évoqués… mais elle replace la musique au coeur de sa réflexion. A 36 ans, dont presque 20 de carrière, Taylor Swift a sorti une douzaine d’albums, parfois à un rythme soutenu (deux en moins de six mois pendant les confinements), plus un nombre incalculable de bonus au gré des rééditions. Autrice de la quasi totalité de ses textes et d’une bonne part de ses musiques – même si elle s’appuie régulièrement sur des collaborateurs pour stimuler sa créativité –, elle est passée de la country à la pop avec des incursions dans la folk, a sorti des disques tantôt dansants tantôt mélancoliques, s’est rapprochée de Max Martin, architecte des tubes de Britney Spears, ou des musiciens branchés de The National ; d’autres fois, elle a marché sur les plate-bandes "dreamy" vénéneuses de Lana Del Rey, invité des rappeurs pour des featurings ou "marrainé" les nouvelles stars de la pop américaine (Sabrina Carpenter, Olivia Rodrigo). Cette discographie, assez variée musicalement, a un dénominateur commun qui fait sa singularité : ses textes, beaucoup plus consistants que le tout-venant pop, mixte de storytelling (hérité de la country) et de journal intime permettant de suivre l’évolution d’une psyché féminine, de l’adolescence à l’âge adulte, de la vie presque normale d’une teenager à la bunkerisation qu’implique la starisation. Avec une part autocritique (voire auto-dépréciative) affirmée, mais aussi de l’humour, du glamour, pour parler du seul sujet qui vaille : l’amour. Et son rapport évidemment compliqué avec les hommes, qu’ils soient d’un moment ou de sa vie. Ce thème éternel, traité de façon personnelle mais assez finement pour toucher l’universel, c’est le savoir-faire de Taylor Swift – son art, osons le mot.

Giuliani, dans sa façon de présenter les disques et proposer des analyses de textes, donne envie d’écouter, pour confronter son avis au nôtre. C’est ce qui nous fait dire que ce livre est dangereux : car même avec la pire mauvaise volonté du monde, il est difficile de ne pas admettre, après écoute de sa discographie... que cette femme a du talent. Voire : un talent fou. Sa capacité à faire œuvre personnelle au sein d’un système envahissant et débilitant (l’impérialisme pop américain, disons), d’avoir des textes intelligents dans un genre musical tout sauf "noble" ou "lettré", force le respect.

Alors, évidemment, il y a tout le reste : une grande part du livre est consacré aux détails people (la ronde des petits amis de la star, matière première pour ses textes) ou marketing (stratégies dignes d’une campagne militaire.) Le récit de ses déboires avec ses collègues, notamment Kanye West qui la ridiculisa à plusieurs reprises, est particulièrement pathétique… mais instructif, pour comprendre certains tournants de sa carrière et options musicales choisies. Un chapitre en particulier, intitulé "Femme paratonnerre", recense – pour mieux les contredire – toutes les idées reçues qui ont circulé sur le compte de la chanteuse (il y en a un nombre incalculable), notamment lors de sa traversée du désert médiatique vers 2016, lorsque le Taylor-Swift-bashing était devenu viral sur les réseaux…

Giuliani, qui dans son intro révélait être une "Swiftie" (fan de Taylor Swift dans le jargon médiatique), prend la défense de son idole, en laissant parfois de côté l’objectivité journalistique. C’est le seul léger bémol qu’on relève dans cette lecture, autrement passionnante : la façon dont, ici ou là, l’écriture trahit un peu trop sa "fanitude" ; quand l’autrice redevenue admiratrice sort de ses gonds, la crédibilité de l’analyse s’en ressent. Exemple avec cette phrase tirée de l’avant-propos : "Avec obstination, la France a résisté à Taylor Swift jusqu’à récemment, du haut de son irréductible snobisme teinté d’anti-américanisme et de sexisme. Jugée gnan-gnan et lisse, Taylor Swift essuie la même bouderie médiatique que d’illustres prédécesseures taxées de romantisme niais, comme Dalida". Ces propos un peu aberrants (comme si aucune autre pop-star féminine américaine n’avait marché en France avant elle...), cette comparaison mal choisie (avec Dalida, qui n’écrivait aucun de ses textes…), n’est pas, à nos yeux, la meilleur façon de défendre la chanteuse. La journaliste est plus convaincante quand elle analyse, avec recul et esprit critique, la découverte progressive par Swift de son féminisme – après des années à être la petite fiancée de l’Amérique, donc à ne pas mélanger business et politique –, et la façon dont elle s’est positionnée, à une époque, contre Trump. Le parcours de la chanteuse, de Nashville aux scènes du monde entier, informe aussi sur la façon dont fonctionne cette industrie sans pitié – la pop américaine (et mondiale) des années 2010-2020.

Hormis la réserve évoquée plus haut, il s’agit donc d’un très bon livre, porte d’entrée idéale sur cette œuvre pour ceux qui seraient encore sceptiques. Foisonnant, parfois de mauvaise foi, il donne envie d’écouter, se faire son propre avis sur le phénomène. Sur nous, cela a marché au-delà du raisonnable ; sans partager tous les points de vue de l’autrice, ce fut une expérience stimulante, de lecture et d’écoute. Outre les innombrables albums, on peut compléter cette immersion avec le podcast "Swiftology" de Charles Decant, auteur par ailleurs d’un livre, Swiftology, Taylor Swift derrière les mots, en 2024. Dans cette émission, lui et son complice Armand Erba prolongent cette approche analytique avec humour et érudition, présentant d’un côté des JT consacrés à l’actu de leur popstar préférée, de l’autre de longs et passionnants épisodes où ils commentent ligne à ligne un texte marquant de chaque album. Morgane Giuliani a récemment été invitée dans le podcast. CQFD.