"Je ne veux pas changer le monde, je ne veux pas de grands exploits, je veux des milliards de secondes, des heures des années dans tes bras, je veux des nuits toujours plus longues, je veux ta main toujours plus bas" : en première partie, Pauline Orta, faussement timide derrière son synthétiseur, balance l’air de rien des mots doux-amers bien sentis (mention spéciale à "je veux le quotidien immonde, je veux l’amour bête et bourgeois", dans le même morceau). Quand ailleurs elle chante la disparition de Maradona, on pense à "Eric Rohmer est mort", la chanson la plus delermienne de Clio. Comme ces aînés, Pauline Orta a le chic pour planter son décor perso dans des détails et sons universels. Cela résonne en nous, avec ses mots et obsessions à elle. Talent à suivre.

Changement d’ambiance à l’arrivée des deux acolytes tertoniens assortis (sweats sombres à capuche mais sans manches), respectivement à la guitare électrique et aux fûts. Quand la batterie assène son premier coup, le volume sonore fait prendre conscience qu’on n’est plus à un récital chanson, mais bien à un concert de rock. Natacha Tertone paraît, ceinte dans une grande robe à froufrous, mi-reine mi-sorcière, entre Castafiore gothique et Cruella ironique. Très visuelle. C’est la troisième fois qu’on la voit depuis son retour – après 25 ans d’absence – et elle nous apparaît transfigurée : comme si le costume, excessif, un peu glam, voire burlesque (au sens show américain du mot), en plus de coller parfaitement avec l’esprit cabaret du Zèbre de Belleville, lui conférait une liberté nouvelle. Qu’elle se livrait plus aisément derrière ce masque, cet artifice propice à la représentation.

Le bel accueil réservé à son nouvel album lui a sans doute donné confiance, alors exit la timidité des (re)débuts sur scène : cette fois, elle parade, se "donne", redécouvrant ses pouvoirs d’interprète et s’en amusant sous nos yeux. Cette joie, cet humour, sont contagieux, et c’est l’un des paradoxes de ce show - en plus du barouf rock dans un décor si cosy : les chansons broient souvent du noir, mais la façon de les jouer est vivifiante. Parmi les anciennes, "Le grand déballage", qui donnait son titre au premier album (2000), est toujours plus lourd et poisseux de concert en concert… mais il se termine cette fois par des effets de voix lacérée, bruit blanc tirés du larynx, comme des crachotements sonores, un peu à la manière dont Christophe, jadis, utilisait son organe noyé d’effet pour créer des sonorités hors de ce monde. Bluffant. Parmi les nouvelles, "Là", avec ses airs de cérémonie funèbre, s’avère particulièrement entêtante. On redécouvre aussi un titre qui nous avait échappé sur disque : "Le sel de la vie", placé vers la fin de set, illustre bien la joie communicative des musiciens. Bruno Mathieu et Jérôme Mackowiak changent d’instruments (la basse, notamment, passe de mains en mains), Tertone se remet parfois au clavier ou empoigne sa flûte traversière pour un solo débridé, qu’elle fond et enchaîne – quand la musique autour décroît – à "Prélude à l’après-midi d’un faune" (Debussy), assurant la transition entre deux moments suspendus – par exemple un très beau piano-voix avec Pauline Orta (sur "Tous ces moments") – qu’on ne risque pas d’oublier…

Crédits photos : Thomas Bader
