Difficile de ne pas tomber amoureux de cette écrivaine québécoise quand on l'entend, pour la première fois, déclarer sur France Culture : "C'est ça la décroissance, dormir plus, lire beaucoup, faire l'amour, marcher". L'événement fondateur de Gabrielle Filteau-Chiba, qu'on lui fait répéter à longueur d'interviews, est le suivant : à 26 ans, lasse du sentiment d'enfermement que lui provoquent le travail et la grande ville, elle largue les amarres, achète un bout de forêt et s'y installe plusieurs années, vivant à la dure mais se reconnectant à la nature et à elle-même. Cet élément autobiographique, storytelling imparable, est le point de départ d'une œuvre comptant déjà une petite dizaine d'ouvrages, où elle développe de façon romanesque, poétique et militante (ce n'est pas incompatible) un écoféminisme littéraire en phase avec les idées les plus progressistes, mais où la littérature est un garde-fou évitant l'écueil du roman-à-thèse qui ne prêcherait que des convertis.
Cette trilogie, réunie en coffret chez Folio, comporte les romans "Encabanée", "Sauvagines", "Bivouac", qui existent aussi vendus séparément. "Encabanée" brode sur l'événement fondateur – une femme ayant quitté la civilisation pour se retrouver face à elle-même, dans une nature dure mais pas forcément hostile. Elle lutte (contre l'hiver, ses faiblesses, parfois sa mauvaise conscience), retrouve un peu de son âme (et de son animalité) dans cette forêt dont elle perçoit la fragilité face à l'activité humaine. Sa solitude choisie croisera celle d'un militant écologiste radical (d'aucuns diront écoterroriste), en lutte contre une firme pétrolière s'apprêtant à déboiser pour acheminer un pipeline. Ils s'aimeront brièvement avant que la quête du militant, déraciné par nature, ne les sépare. Ce roman court, écrit du point de vue féminin, dans une langue à la fois évidente et légèrement stylisée – quand il s'agit de raconter le sentiment de la nature, puis les montées de sève – relève à la fois de l'autofiction et de la littérature de voyage, voire d'aventure ; tout cela teinté d'un érotisme très doux. Les mots québécois qui le parsèment sont expliqués dans un glossaire à la fin, mais c'est une précaution inutile : porté par le souffle romanesque, on ressent les choses sans avoir besoin de les traduire littéralement mot-à-mot. Et c'est encore plus beau ainsi.
"Sauvagines" suit un autre personnage, agente de la protection de la forêt dans la même région, en butte avec les braconniers – particulièrement l'un d'eux, à la fois "viandard" et "masculiniste", ne respectant rien ni personne : ni les quotas de chasse régulée, ni les femmes. Se découvrant traqué par l'héroïne représentant la loi, il se met à jouer un jeu dangereux, harcelant et menaçant, couvert par l'omerta (la ville où sa famille de riches propriétaires fait la pluie et le beau temps), l'agente, dont le manque de moyens pour faire respecter les règlements révèle comment l'État, démissionnaire ou complice, traite ou laisse traiter sa faune. Mais cette fois, la narratrice n'est plus seule : épaulée par un agent de protection plus âgé, figure paternelle bienveillante, puis galvanisée par une rencontre amoureuse – la femme encabanée du premier livre – elle lutte contre le triste sire. La réussite de ce livre tient dans l'autoportrait attachant qu'il fait de son héroïne, hantée par une ascendance enfouie qui la fait rompre avec sa famille pour se reconnecter aux terres des Premières Nations. Représentante paradoxale de la loi, son dilemme moral au moment de s'affranchir de celle-ci pour lutter à armes égales avec le personnage problématique, pose une vraie question, confrontant idéalisme et pragmatisme militant : quand l'ennemi ne respecte pas les règles, faut-il continuer à les respecter soi-même ? Le tout écrit dans une langue toujours belle et limpide à la fois, mêlant oralité chantante et tournures poétiques quand il le faut (notamment pour dire la sensualité entre les deux amantes). Mais cette écriture peut aussi devenir dure et tranchante quand il s'agit d'exprimer le mal : à cet égard, les scènes racontant le sort réservé au "méchant", échappant à la logique réaliste (car l'héroïne ne les voit pas, donc n'est pas censée les prendre narrativement en charge), sont particulièrement impressionnantes, touchant des recoins sombres, proche de la littérature horrifique. Dans ces pages, elle échappe au côté idéaliste un peu feelgood qu'on pourrait lui reprocher dans certains chapitres où l'amitié amoureuse prend un tour un poil trop copines-comme-cochonnes, pour toucher à quelque chose de rare, d'inhabituel, de malaisant – et donc de tout à fait passionnant.
"Bivouac", quant à lui, est construit sur une multiplicité de regards : chaque chapitre alternativement pris en charge par les trois personnages déjà croisés – le militant écologiste radical, l'encabanée et l'ex-agente de protection des forêts. Le premier continue sa vie d'agent presque secret au service de la cause, changeant d'identité à chaque mission. La dernière en date, l'occupation en mode ZAD d'une parcelle de forêt menacée par l'installation programmé d'un pipeline, va lui faire croiser le chemin des deux femmes, passées entre-temps par une ferme alternative bio. S'ensuivra un curieux ménage à trois, et une lutte collective contre les agents de l'entreprise de déboisement, opposition pleine de paradoxes et d'enseignements entre le prolétariat bûcheron à la solde du Capital et les éveillés bios un peu bobos défendant la forêt. La multiplicité des voix, si elle donne à ce livre un aspect plus éparpillé, permet néanmoins d'illustrer les diverses franges du militantisme écologiste: d'abord, la cellule tête-pensante de l'organisation, où le moine-soldat se ressource avant de repartir au combat. Ensuite, la ferme alternative, où une communauté d'enrôlés volontaires gèrent comme ils peuvent une "exploitation" agricole, avec les hauts et les bas propres à l'humain, quand l'idéalisme se heurte au prosaïsme (que faire d'animaux malades, quand on est censé vendre de la viande bio : les soigner à coup de chimie ou pas?), à la jalousie (face aux relations sexuelles, le collectif bat parfois de l'aile) ou tout simplement l'exploitation de l'homme par l'homme (car même dans ce système "vertueux", il y a les chefs et les autres). Ces parties, qui disent de façon assez fine les contradictions de ces progressistes pouvant parfois ressembler à des groupuscules (l'éco-warrior notamment), convergent vers le gros morceau du livre : la ZAD dans la forêt, son organisation et sa lutte. Là encore, l'angélisme de façade – notamment dans la manière rapide et facile dont l'une des héroïnes accepte le "trouple" et laisse se retrouver physiquement les deux autres, qui se sont aimés dans le premier livre – est contrebalancé par la violence du combat : les militants bien intentionnés ont face à eux des compagnies aux méthodes brutales, soutenues par un Etat fédéral qui se soucie bien peu des particularités de la forêt québécoise, et la cède au plus offrant. L'idéalisme se heurte à la sinistre réalité, et l'autrice a l'intelligence de tenir à distance tout happy-end. Littérairement parlant, cela donne des chapitres courts, à l'écriture claire, avec beaucoup de dialogues et moins de passages poétiques ; mais la multiplicité des voix permet néanmoins une audace narrative vers la fin – [alerte SPOILER] quand un personnage s'exprime depuis un coma, puis s'envole vers la mort…
On ne ressort pas indemne de ces trois romans. Outre le plaisir de lecture – il faut redire l'évidence, le côté "page-turner" indubitable, voisinant avec des passages où la littérarité reprend le dessus –, ils nous font nous questionner sur notre rapport à la nature (ce qu'on fait – ou pas – pour la préserver) et aux autres (individualisme confortable versus effort collectif). Avec idéalisme mais sans trop d'angélisme, l'autrice parle d'un petit coin de forêt qui lui est cher, le délimite avec soin (carte dessinée à la main, illustrations) puis élargit le prisme, s'invente des doubles et subterfuges narratifs (notamment le journal intime d'une des protagonistes) pour déployer tous les plis et complexités de sa pensée militante, moins univoque qu'on pourrait le croire, vue de notre relativisme terre-à-terre. La suite de ses livres continue sur cette lancée : le recueil de poèmes "La forêt barbelée" contient d'innombrables réminiscences de ces romans (au point qu'il pourrait être écrit par l'une des protagonistes) ; le récit animalier "Louve en juillet" évoque un chien ressemblant à celui croisé dans la trilogie ; la dystopie "Hexa" invente une société sécuritaire à la "1984", où l'espoir du monde est incarné par des militants partis reboiser une région ravagée par les flammes. Tout cela se tient. A la fois cohérent sur le fond et varié dans la forme. Les idées n'empêchant pas de tomber en amour...
