"Are you ready to be heartbroken ?" Le 10 décembre 1994, dans le New Musical Express (NME), le critique John Harris terminait sur ces mots sa chronique de "Second Coming", le trop longtemps attendu nouvel album des Stone Roses. Le groupe mancunien porté aux nues en 89 par la grâce d'un premier album coup de maître, avait mis cinq ans à sortir une suite, "en plus de temps qu'il a fallu aux Beatles pour passer de "Love me do" à "Strawberry fields forever"", ironisait-il. Ian Brown, John Squire, Mani et Reni, icônes du mouvement "Madchester" et d'une certaine jeunesse (génération "baggy", disons), avaient laissé filer leur chance : l'époque et la musique avaient changé, leurs fans devenus adultes, une nouvelle jeunesse faisait la fête à Oasis, Blur, Suede… Revenus outsiders en pleine période "Britpop", ils avaient perdu leur statut de next-big-thing, futurs-maîtres-du-monde ("What the world is waiting for", clamait une de leurs faces B). L'accueil réservé à Second Coming, malgré son titre messianique, releva plus de la crucifixion que de la résurrection. C'était inévitable : dans le contexte musical de la pop UK où une sensation chasse l'autre, il aurait fallu un absolu chef-d'oeuvre pour justifier cette attente invraisemblable. Ce ne fut pas le cas. Le disque avait de grandes qualités, mais un nouveau son plus musclé et – malgré une session rythmique toujours groovy – certains plans à la Led Zeppelin qui décontenancèrent beaucoup de monde. La promesse n'avait pas été tenue et le groupe en mourut. Pourtant, des années après, beaucoup ont révisé leur jugement, et Second Coming, qui contient aussi de superbes moments, fait désormais partie de la liste très select des "grands disques malades à réhabiliter". La postérité est sans pitié.
"Le Grand Déballage", premier album de Natacha Tertone paru en 2000, n'a bien sûr pas la même aura que "The Stone Roses" : ce ne fut pas un carton générationnel. Pourtant, pour une poignée d'auditeurs, il a gagné ses galons de disque "culte". Réputation due à sa qualité d'abord – paru en 2000 sur le label lillois BpourquoiB ?, il était dans la filiation des premiers (et meilleurs) Dominique A, tout en faisant entendre une voix d'autrice-compositrice (ce qui n'était pas si courant dans ce milieu) singulière, attachante. Puis, à la disparition de Tertone : raccrochant les gants après un deuxième album avorté, elle donna l'impression d'avoir été une artiste météoritique, ce qui entretint l'impression de gâchis puis la nostalgie. On sait, depuis 2024 (réédition du Grand Déballage, concerts), que cette disparition n'était finalement pas définitive. Elle est donc revenue aux affaires. Et, pour paraphraser John Harris, "en presque autant de temps qu'il a fallu à Polnareff pour passer de Kama Sutra à Enfin!" (28 ans pour lui, 26 pour elle), Natacha Tertone a fini par sortir un nouvel album…
Comment succéder à un disque culte ? Faut-il reprendre la même recette, au risque de paraître se reposer sur ses lauriers ? Ou faire table rase, laisser entendre le son contemporain de l'artiste, son âge aussi – au risque d'être comparé négativement à son incarnation initiale, forcément plus jeune et "en phase" avec son époque, idéalisée par le temps ? C'est une gageure, un peu suicidaire. Mais quelquefois l'audace paie...
Inutile de mentir : ayant été profondément touché par le Grand Déballage, qui a mûri en nous jusqu'à atteindre le statut de disque quasi parfait, sanctifié par l'absence, on n'a pas vraiment goûté ce nouvel opus à la première écoute... A côté du minimalisme à la fois gracieux et un peu rêche du premier, les synthés chics et grosses batteries de ce second effort sonnent d'abord un peu mastoc, voire bling-bling. Et potentiellement datables : dans cinq, dix ans, on dirait "tiens, c'était le son des années 2020". Il y a cet éléphant dans la pièce, qui occupe trop de place : le fameux deuxième album, enregistré, presque terminé mais finalement jamais paru… et qui aurait peut-être (qui sait?) fait la transition entre l'indé efflanqué des débuts et la chanson adulte costaude de celui-ci. Facilité la réception. Parce que le changement est immense. Dur à avaler la première fois. Le chant, resté étonnamment juvénile, fait le lien… mais c'est à peu près tout. Tertone a fait table rase... et c'est violent. Les nouvelles chansons ? Malgré leur volontarisme dans l'affirmation carpe diem ("Ne jamais dire jamais" et "Le sel de la vie" en ouverture), elles donnent l'impression de tomber dans l'ornière drama-psy typique de l'époque, mêlant vocabulaire d'analyse et ambiances plombées, à quelques exceptions près (le dansant "1, 2, 3, Soleil"). Première écoute mitigée, donc.
Mais… anticipant sans doute le choc que pouvait constituer ce nouveau son, Tertone, intelligemment, a imaginé un contre-poison : des interludes où son vieil ami Jean-Christophe Cheneval (directeur artistique sur le premier album) rejoue, avec quelques bidouillages, des bouts de mélodies à l'accordéon… Le Grand déballage était déjà rempli de morceaux cachés. C'est encore le cas ici : ces interludes qui font entendre les airs sous une facette plus minimaliste, comme si le Yann Tiersen du "Phare" – déjà une réminiscence sur le Grand Déballage – reprenait du service, nous habituent, en douce, à ces mélodies qu'on n'a pas encore assimilées. Et il y a aussi un morceau caché : le titre d'ouverture – "Ne jamais dire jamais" – repris "unplugged", harpe, glockenspiel et voix s'envolant délicatement. Quelque-chose se passe : alors qu'on n'aimait pas trop cette chanson en premier lieu, la réentendre si gracieusement jouée, convainc. Et donne envie de réécouter tout le disque à l'aune de cette (re)découverte.
La nuit porte conseil... Et dans cet intervalle, on s'est souvenu que, de la même façon, en 2000, les chansons du Grand Déballage ne nous avaient pas toutes immédiatement plu. Qu'il avait fallu du temps pour que celui-ci forme un tout cohérent dans notre tête. Et que les sons du disque étaient eux-même déjà datables, voire datés : Tertone faisait en quelque sorte une synthèse du minimalisme porté par un label comme Lithium la décennie précédente ; un vrai-faux minimalisme, en fait, usiné par une musicienne classique (Natacha), des musiciens venus du métal (les frères Mathieu) et un directeur artistique devenu ensuite compositeur-arrangeur multi-cartes (Cheneval). On s'en est rendu compte récemment, en entendant les pistes séparées : Le grand déballage était un disque beaucoup plus ouvragé que, mettons, "La Fossette" ou "La Mémoire Neuve" de Dominique A. Ses chansons étaient minimalistes dans leur écriture, leur construction. Mais les arrangements en étaient vraiment subtils, pleins de surprises et pistes secrètes. Ce qui en faisait un classique instantané : synthèse idéale d'un son datant de quelques années, mais brillamment digéré-recréé. On s'est souvenu aussi que cette pesanteur neurasthénique, qui nous a gêné à la première écoute de La patience…, était déjà présente dans Le Grand Déballage, où les relations évoquées viraient toutes en eau-de-boudin, avec à l'occasion un léger cynisme distancié (le mini-tube "Les cartes postales"). Mais chantée d'une petite voix fragile et sous une pochette toute en gaieté enfantine, on avait eu tendance à l'oublier.
Les écoutes suivantes révèlent les qualités du nouvel album : oui, la frappe de Bruno Mathieu est parfois lourde (il ne vient pas du métal pour rien), mais cette lourdeur sied aux chansons lentes, où la narratrice paraît engluée dans le ressentiment (par exemple "Non", pleine de pauses-reprises, jusqu'à un impressionnant point d'orgue crié) ; ou aux dernières mesures de l'ultime morceau, "La valse de 25 ans", quand ses coups résonnent de plus en plus fort, comme s'il clouait le cercueil d'une époque révolue : effet bœuf. Ok, les synthés sonnent plus riches que les Bontempi de jadis : mais ils permettent au très disco "1, 2, 3 Soleil" de s'épanouir comme sur une piste de danse... Et, associés à la guitare électrique et aux soufflants, ils créent une masse orchestrale plus pêchue que jadis, qui propulse "Là" à des hauteurs rares : contrastant avec des couplets particulièrement moroses, les refrains gagnent en intensité, finissant par évoquer un genre de messe mexicaine où la célébration mortuaire donne de la force...
Les mots sont parfois lourds de sens, voire occasionnellement maladroits (on a du mal, par exemple, avec "J'appuie sur pause et dégaine ma prose") ; mais pour chacune de ces fragilités, il y a des trouvailles : "Le tic-tac cannibale de l'horloge anthropophage" ("1, 2, 3, Soleil"), l'horizon "bleu dégradé jusque rose" ("Je tiens bon"), et les termes rares (anthèses, duègnes, rémanent) lestant de mystère certains couplets. Mais l'essentiel est ailleurs. Déjà, en 2000, l'originalité de Tertone se situait moins dans des textes écrits au point de croix avec poésie apparente, que dans la façon dont ses mots apparemment simples étaient portés par sa voix aux maniérismes si personnels – aujourd'hui reconnaissables entre mille – et des orchestrations triées sur le volet. Natacha Tertone se singularise moins en tant qu'autrice qu'en chanteuse-musicienne : les mots corrélés aux choix esthétiques qui les mettent en valeur. Peu à peu, tout cela se (re)met en place. Il y a des subtilités qu'on n'entendait pas en premier lieu, des lignes de force qui ne se révèlent qu'aux réécoutes. Et les chansons grandissent et se déploient, finissant par révéler tout leur sel ("Le sel de la vie", tiens).
Natacha n'a pas totalement évacué ses humeurs sombres, ce nouveau disque n'est pas plus gai que le précédent. Les amours sont encore globalement déçues, les relations toujours compliquées (aujourd'hui on dirait "toxiques"). Ce qui change, c'est la combativité : à plusieurs reprises, les paroles affirment que cet état de fait n'est pas immuable. "Je tiens bon", avec son gimmick synthétique en guirlande traînant tout du long, est un mantra pour se donner du courage qui finit par s'avérer communicatif ; "Non", un retournement de négativité (comme, en arts martiaux, on dit qu'on peut utiliser la force de l'agresseur contre lui) face aux tentations d'autodénigrement. La première impression s'estompe, et les couleurs deviennent plus chaudes. Le temps, on s'en doute, est le grand sujet : il est partout, et elle s'en fait un allié. Car même si "Quand tu fais le mort" et "Là" statufient l'autre en boulet, le simple fait de poser la question qui tue ("tu ne disparaîtras donc jamais ?") est déjà un début de guérison.
A cette combativité correspond l'évolution de voix de la chanteuse : si elle conserve sa juvénilité et son apparence fragile, elle a aussi gagné en muscle (exit l' "anémie" dont parlait la chronique des Inrocks en 2000) et ose s'aventurer à des hauteurs ou des registres inimaginables auparavant. Démultipliée, elle fait ainsi ses propres choeurs, joue parfois les Castafiore voire les slammeuses - une incursion scandée emmenant "1, 2, 3 Soleil" complètement ailleurs, l'un des moments les plus excitants du disque !
Pour finir, il y a en fin de parcours deux titres un peu particuliers, renvoyant au passé. Le dossier de presse le dit : "Quand tu fais le mort" est rescapé du disque mort-né de 2001-2002. C'est une excellente chanson (la seule co-signée, avec Charles Hanotte) sur le désamour (encore) et la façon de s'en remettre (ou pas). Son arrangement, plus ouvragé qu'ailleurs, bénéficie sans doute des tentatives un quart de siècle plus tôt et du temps de la réflexion ; il convoque le groupe au complet (guitare, basse, batterie, cuivres, claviers, glockenspiel) pour un résultat à la fois doux et électrique, gagnant toujours plus en puissance. Et puis "La Valse des 25 ans", qui ressuscite un gimmick millésimé – la valse Bontempi caractéristique du Grand Déballage – pour un morceau parlé où Natacha brise le quatrième mur (celui séparant l'artiste de l'auditeur) : tutoiement et résumé imagé de tout ce qui s'est passé dans sa vie depuis sa "disparition" en 2001. Du moche et puis du beau (quoique au départ surtout du moche, "mais tu vas voir, ça finit bien"), plein de jeux de mots un peu gainsbouriens – qu'elle s'interdisait ailleurs –, de détails biographiques cryptés ou d'auto-citations ("Je tiens bon", "Impasse", une chanson du disque inachevée). Ce morceau un peu "méta", où la valse minimaliste s'enrichit peu à peu (et envoie finalement valser le minimalisme), s'achève par les coups de boutoir de Bruno Mathieu. C'est un formidable moment, conjurant l'éléphant au milieu de la pièce : les 25 ans "perdus", le disque manqué... tout cela aura finalement servi à composer ce morceau de vie, qui pour le coup est un vrai nouveau départ – on n'aurait jamais imaginé Natacha dans ce rôle de diseuse intense, dealeuse de temps et de sens. C'est une formidable fin d'album. Mêlant passé et avenir, partant d'une réminiscence, d'un air de déjà-vu, pour réussir à inventer à partir des ruines, quelque chose de nouveau. Bravo ! Et pour achever de paraphraser John Harris : "Are you ready to be… agréablement surpris ?"
