Sous l’illustration signée de Kevin Lucbert qui n’est pas sans évoquer la nuit étoilée de Van Gogh, le pianiste et compositeur Paul Lay se livre à un exercice rare, celui de mêler le chœur de chambre à la forme la plus classique du jazz, le trio piano / basse / batterie. Étonnamment, ce travail entre deux formes très documentées a toujours plus ou moins trait à la nuit. C’est ce qu’on entendra sur le magnifique "Our Share of Night", poème d’Emily Dickinson mis en musique pour chœurs et trio avec une finesse rare. C’était déjà le crépuscule qu’évoquait Hymne à la nuit, précédente expérience entre le chœur Arsys Bourgogne et le trio du pianiste Jean-Christophe Cholet, dans une dimension néanmoins plus contemporaine. Ici, le piano de Lay, très marqué par Martial Solal, improvise sur "Flashing", sans doute le morceau le plus abouti de l’album. Sous la férule rythmique généreuse du batteur Donald Kontomanou, musical et souple, Lay échange avec le chœur qui lui répond par des onomatopées et des exclamations particulièrement bondissante, ajoutant un groove supplémentaire à la contrebasse de Clemens van der Feen.
Avec son trio habituel, Paul Lay ne semble pas concéder de terrain à la musique de chambre ; c’est un dialogue d’une élégance sans pareil qui cherche un autre chemin que celui de la bête fusion. Lorsque le disque revient sur la dichotomie entre "Ombres et lumières", en deux parties, la part d’ombre d’un jazz sans lyrisme inutile se heurte à la magie lumineuses des Elements, le chœur de chambre de Joël Suhubiette : c’est souvent la base rythmique, très mélodique, qui fait le lien avec les chanteurs. On pensera, évidemment, aux expériences du Third Stream cher à Gunther Schuller et plus sûrement au Focus de Stan Getz dans sa volonté exploratrice. Mais à l’écoute de la liberté du chœur, dont toutes les partitions ont été écrites par Lay, on ne fera pas l’impasse sur Anna Livia Plurabelle d’André Hodeir, dont l’orchestre national de jazz a offert une relecture récente.
La force de ce disque, au-delà de sa beauté pure, C'est de finalement réaffirmer une vision chambriste de l'improvisation, en la rapprochant de la musique ancienne, et en allant chercher dans ses enluminures plutôt que dans la version très frontale que souhaitait le jazz-rock bavard. A ce titre, "Hear my Prayer O Lord" de Purcell est une œuvre lumineuse reprise ici par Lay et ses compagnons. Au-delà de la lecture très pure des Eléments, que le trio rejoint ensuite, c'est la sculpture de la matière musicale du XVIIe siècle par des jazzmen contemporain qui est tout à fait fascinante. Paul Lay, qui était au piano pour fêter l'arrivée des 100 ans du jazz en Europe nous offre une fascinante réunion de deux esthétiques cousines qui n'ont pas fini de discuter ensemble.
