Sur les réseaux, la chanteuse-autrice-compositrice a présenté certaines des influences ayant présidé à la création de ce disque : Catherine Ribeiro + Alpes, Dalida, Anne Sylvestre… On l’a aussi vue reprendre les Beach Boys, Kate Bush, Christophe ou Ten CC. Et en interview, citer Amanda Lear ou les groupes Al Massrieen et Suicide… On pourrait ajouter que sur son premier EP, son chant rappelait par moments Sylvie Vartan… et qu’on entend sur celui-ci des réminiscences Françoise Hardy. Tout cela est bien beau, mais un peu vain, au fond : ces influences sont fondues dans une musique singulière et puissante qui n’appartient qu’à elle, malgré les citations qui la parsèment.
Il y a pourtant une artiste, que l’on n’a vue citée nulle part dans les articles consacrés à DIVAD, avec qui la comparaison s’avérerait instructive : en entendant Sarah Maison (qui a des origines marocaines par sa mère, selon la presse), on a immédiatement pensé à... Sapho. Dans les années 80, la chanteuse de Passions, passons, d’origine juive marocaine, fut la première en France à mêler sons new-wave et orientaux, poussant le bouchon jusqu’à s’approprier – à la barbe des puristes – le répertoire d’Oum Kalsoum ("El Atlal"). Sarah Maison procède de la même façon, mêlant les gammes et enluminures orientales aux technologies occidentales ; moins new-wave, plutôt avec une mixture d’esprit sixties-seventies et de sons actuels. Contrairement à son aînée, elle affiche un côté drama-queen flamboyant à la Dalida. Moins ironique que Sapho, donc… mais son kitsch revendiqué (dans DIVAD il y a diva) possède une part d’humour intrinsèque. Et ses costumes, comme son lyrisme, sont tellement outrés, qu’elle est queer-friendly de facto.
Le disque commence d’ailleurs là-dessus : la chanson-titre s’adresse à un homme (David / Divad... Miles Davis, sur son Live-Evil, a aussi pratiqué ce genre d’inversions), l’incitant à assumer son amour pour un autre ("Dis-lui qu’il est beau") malgré l’altérité ("ceux qui te jugent ne sont que de fieffés idiots"). A l’intro en percussions et synthétiseurs orientaux succèdent des rythmiques pop modernistes. La voix commence grave et monte peu à peu dans les tours noyées d’écho, jusqu’à un étrange mantra ("hurle ton vide"). "La mandoline", qui lui succède, est moins sombre, enjôleuse ("j’ai loué tous les soleils pour être belle, pour que tu m’aimes") malgré les avanies du sentiment ("ce poison violent qui reste en travers de ma gorge frêle"). Cela pourrait être risible ("j’ai brûlé toutes mes parures, nuage d’or, précieux accords") mais c’est fait avec un tel premier degré qu’on est saisi, puis séduit.
Et ça continue sur tout le disque, sur le même mode intense mais avec des nuances qui font qu’on ne se lasse pas. Dans les textes : "La vie" et ses images antinomiques ("je ris en pleurs", "les vagues hurlaient un drone abstrait"), "Exister" et sa métaphore filée ("tel un chêne… personne ne rit de mes branches… du fond de mon âme centenaire… je ne reconnais plus rien sur cette Terre") pour dire l’inquiétude écologique ou sociétale, ce monde où l’on se contente de peu ("Et tant que je respire, c’est déjà ça"). Dans les musiques : "Harmonies" avec comme son nom l’indique un jeu sur les textures (de piano notamment), avant que la voix vienne, dans l’ambiance sonore esquissée, se poser sobrement, intensément. "Dessiner", peut-être le plus beau morceau du disque, le plus complexe dans sa construction : cordes synthétiques, guitares un peu surf, puis percus insistantes… Un genre de refrain marchant sur les pas de Caussimon-Ferré ("méfie-toi des spécialistes… ils pensent bien faire, croyant écrire de nobles lettres aux jeunes poétesses"), puis solo de synthé aigre-doux, redoublement de percussions… texte parlé déplorant le manque d’estime de soi ("on distribue ce que l’on a, comme si on cherchait validation"). Et, alors qu’on imaginait réentendre une nouvelle fois le refrain, à 2 minutes 50, surprise : tout change. L’horizon harmonique s’ouvre, un choeur apaisé chantonne un genre de morale à cette histoire ("Mais comment apprendre quand on croit déjà tout savoir ?"). On dirait Françoise Hardy (la voix diaphane démultipliée) sur un accompagnement de... Suicide (la boîte à rythme, l’orgue minimal façon "Dream Baby Dream"). C’est d’autant plus beau qu’on ne s’y attendait pas du tout. Et d’une telle évidence mélodique et d’arrangements, qu’on ne songerait même pas à nommer cela "prog", malgré la composition à tiroirs. Chapeau.
En fin de disque, deux chansons principalement guitare-voix, justifient en quelque sorte la révérence à Anne Sylvestre – quoique avec une écriture plus simple, moins ouvragée que l’autrice de "Lazare et Cécile". Les textes reprennent le thème de "Divad" – la marginalité subie ("Bonsoir") à laquelle il faudrait faire face en s’unissant à une âme sœur ("Reste près de moi"). Il y a un contraste intéressant entre ces deux chansons : alors que "Reste près de moi", idéaliste, est chanté de façon posée presque sans effet (loin du hiératisme vocal qui, ailleurs, peut effectivement évoquer Ribeiro), "Bonsoir", pourtant beaucoup plus terre-à-terre ("Dans la cour de l’école, déjà, on nous pointait du doigt… On t’insultait pour rien") est chanté comme au fin fond d’une chambre d’écho. Soudain, il n’y a plus ni grandiloquence ni kitsch pour masquer la peine de "l’enfant caché dans le noir", c’est de la pure émotion. Le coeur à nu, voilé d’une gaze de réverb’, jusqu’à la conclusion réparatrice ("Aujourd’hui quand on te voit on te dit : quelle force tu as / Tu peux dire bonsoir à cette partie de toi"), d’adulte réconcilié(e) avec son enfant intérieur.
