Découvert en 2000 dans la collection Le Rayon dirigée par l'écrivain Guillaume Dustan chez Balland, Laurent Herrou a publié une vingtaine de livres, relevant pour la plupart du genre autofiction. L'autofiction, terme fourre-tout que certains auteurs - notamment Christine Angot - récusent, mêle en général écriture autobiographique (Herrou, par exemple, a commencé en tenant un journal) et recherche formelle, chacun dosant à son gré (ou selon ses capacités) ces éléments pour en faire un style à soi.

Herrou, ces derniers temps, s'est diversifié, laissant de côté l'autofiction (ou s'en servant autrement) pour s'ouvrir de nouveaux horizons. Il a fait paraître en 2024-25 aux éditions Edern les deux premiers tomes d'une trilogie, "Les Enchaînés", relevant de la fantasy. Et, pour son premier livre à la Musardine - éditeur spécialisé dans l'érotisme - ce "Sling", roman sexuel "hard", explicite mais pas totalement pornographique, car le style qui s'y déploie, proche par sa modernité de ses écrits autofictionnels passés, donne aux actes sexuels qu'il décrit un aspect performatif très contemporain, où le corps (ce qu'on lui fait faire) se mue en oeuvre d'art…

Sling raconte, en "temps réel", le rendez-vous de deux hommes dans une backroom gay. Ces amants se sont rencontrés plusieurs saisons plus tôt, mais d'empêchement en empêchements (géographiques notamment), ont pris un temps infini à organiser leurs retrouvailles. Le narrateur s'exprime à la première personne, nomme son amant à la deuxième. Le "temps réel" implique le présent, et un regard subjectif - celui du narrateur-amant. Mais les pensées s'évadent aussi vers le passé - ce temps d'attente riche en échanges épistolaires électroniques, où les deux hommes ont pu s'exciter à distance, entretenir la flamme, cerner puis préciser leurs fantasmes.

Ils se retrouvent dans une cabine de la backroom où trône un sling - genre de balancelle-harnais, où l'un des partenaires (le narrateur) se lie et s'offre (en équilibre entravé) aux désirs de l'autre, qui officie en maître de cérémonie. S'ensuit une ronde des corps - l'amant tant attendu dilate le temps (et le reste) en repoussant toujours l'étreinte, fait intervenir d'autres hommes pour "préparer" l'amant écartelé, travailler son désir par la vue, l'imagination et les sensations, jusqu'à atteindre des proportions fantastiques (l'amant dominant est doté d'un gland aux mensurations au-delà du réel, qui devient le centre de l'obsession du ligoté volontaire).

La succession d'actes sexuels sur un temps très court décrits avec une précision clinique, rappelle deux ouvrages de Guillaume Dustan: "Je sors ce soir" pour l'immersion en temps réel dans un lieu gay, et "Plus fort que moi" pour la série d'expériences de plus en plus hard, gradant l'intensité et les volumes pour faire du corps-récepteur une machine de guerre amoureuse. On peut aussi penser à un autre auteur du Rayon, Pascal Marty, qui dans son livre intitulé "Entre Benoît et toi" (Balland, 1999), multipliait les rapports sexuels hard en une quête effrenée - et paradoxale - de l'amoureux idéal.

Mais Herrou se différencie de ces deux auteurs par son écriture: d'une précision clinique pour décrire objectivement les actes en cours et parties du corps impliquées, mais d'une sentimentalité très douce, quasi midinette (ce n'est pas une insulte, au contraire), lorsqu'il s'agit de dire, au-delà des torsions du corps, les tourments de l'âme et de l'amour. Cette franchise fleur bleue, mettant son coeur aussi "à poil" que les corps qui s'agitent, fait de ce narrateur soumis une figure paradoxalement héroïque: les autres sont mus par leur désir et leur éventuelle bestialité ; lui, tout empêtré qu'il est dans ses chaînes et harnais, dans les postures les plus apparemment humiliantes, se distingue par son humanité. Il y a, au-delà de l'aspect "performance", un côté presque mystique: la façon dont le corps labouré-supplicié repart toujours au combat, encaissant des coups de boutoir toujours plus rudes et profonds pour finir par accéder à une nouvelle forme de jouissance, rarement exprimée en littérature, a quelque chose à voir avec la sainteté - "prenez, ceci est mon corps", pourrait-on dire. Il ouvre ses boyaux et ses chakras jusqu'à atteindre le transcendantal - ce corps ayant franchi de nouvelles étapes dans la connaissance de soi.

L'écriture alterne descriptions précises et courts dialogues essoufflés, puis à mesure que l'ouvrage progresse et que l'expérience sonde et transforme le narrateur, de plus en plus de phrases suivies de passages à la ligne - comme on mettrait en page de la poésie. Avec cette façon inimitable de couper les phrases. Pour: faire ressortir le mot. Et : l'émotion qu'il recouvre. Ce style détachant et mettant en valeur les mots - comme le sling les corps -, et l'humanité de ce narrateur moins sacrificiel qu'il en a l'air, font de ce livre autre chose qu'un simple objet masturbatoire: une expérience unique.