Réalisé par Victor Erice. Drame. 1h33 minutes. Sortie le 20 janvier 1988, reprise le 7 janvier 2026. Avec Omero Antonutti, Sansoles Aranguren, Lola Cardona, Iciar Bollain, Rafaela Apparicio, Aurore Clément, Germaine Montero.

Excellente idée que cette ressortie du deuxième film de Victor Erice, le peu prolifique cinéaste espagnol, qui n'aura signé que quatre longs métrages en cinquante ans.

Tourné dix ans après L'esprit de la ruche, Le Sud est peut-être le film d'Erice le plus accessible, celui qu'il faut voir avant d'aborder ses deux derniers films, Le Songe de la lumière (1992) et Fermer les yeux (2023), oeuvres plus contemplatives qui nécessitent une certaine préparation pour des yeux et des cerveaux vivant dans l'immédiateté numérique.

El Sur permet d'entrevoir la forme que va prendre la route cinématographique de Victor Erice. L'émotion est à fleur d'image. Il faudrait employer un mot désuet qui peut désormais faire peur... Il y a chez Erice des fulgurances poétiques. Rien n'est appuyé, tout s'accumule peu à peu dans la mémoire du regardeur. Il écoute Estrella, une petite fille, puis la même devenue adolescente, raconter son univers en pleine Espagne franquiste.

Pas besoin de dire qu'il y a des réminiscences tchékhoviennes dans un récit qui se déroule dans une grande maison isolée, appelée "La Mouette" et avec comme personnage dans la vie d'Estrella, un père fantasque qui fantasme sur un amour passé, celui qu'il avait pour une actrice ratée, perdue dans quelques mélodrames ibériques et s'appelant Irène Rios...

Estrella ouvre de grands yeux scrutateurs pour percer les secrets de son père, mais peu à peu, comme les autres, le laisse errer dans ses rêves bizarres. Après tout, elle a aussi une vie, d'autres personnages à décrire, d'autres choses à expérimenter. Sourcier, un peu sorcier, infiniment seul, ce père, qui l'intrigue et l'angoisse, traverse ses jeunes années l'obligeant, elle et sa mère, à partager avec lui son exil de républicain athée, chassé loin du Sud dont il est originaire.

C'est une histoire simple, belle et tragique à laquelle convie Victor Erice. Comme à chacune de ses rares apparitions, l'acteur italien Omero Antonutti donne à son personnage une complexité ambigüe. Quand il ne parvient pas à allumer sa cigarette, sous le regard de sa fille qui s'est cachée pour qu'il ignore sa présence, sa maladresse remplie de tristesse lui fait franchir le seuil du pathétique. La jeune Iciar Bollain, future réalisatrice, est aussi très impressionnante dans ce monde qui manque de plus en plus de cette lumière qui semble l'apanage de ce Sud hypothétique.

Un film d'une grande beauté, plus suggérée que montrée, Victor Erice se refusant à la joliesse et à l'emphase d'une esthétique savante.

N'empêche, quarante ans après sa sortie, El Sur surclasse les films actuels. Il faut oser un mot galvaudé : chef d'œuvre.