Les soeurs Juliette et Lucie Taffin jouent et chantent depuis l’enfance. A l’adolescence, elles se sont mises à enregistrer, sous le nom de Jujalula, de drôles de chansons écrites par leur père. C’est une hydre souriante à deux têtes bien faites, un concerto pas-bourgeois pour accordéon, piano et voix. Le premier album date de 2003 - elles avaient respectivement 17 et 16 ans. Il a été suivi par d’autres, EP ou LP, en studio ou concert. Le label EPM réunit aujourd’hui leur oeuvre complète et y ajoute un tout nouvel opus, Bille en tête, qui donne son titre à ce coffret.
Les quatre CD sont présentés du plus neuf au plus ancien : on peut les découvrir telles qu’elles sont aujourd’hui et remonter le temps ; ou bien depuis les débuts et suivre leur évolution. A la réécoute, le premier disque (celui de 2003) est bluffant : malgré leur jeune âge, tout y était déjà merveilleusement en place, les harmonies vocales cascadeuses, l’accordéon qui sait être virtuose sans en faire des tonnes, les textes joliment surréalistes. Ce qui évoluera, outre l’ajout de musiciens sur certains disques, ce sont les crédits : Juliette se mettra à composer elle aussi sur les textes d’Olivier Taffin, Lucie à écrire de plus en plus seule. On distinguera de mieux en mieux leurs voix (celle de Juliette est la plus risque-tout), leur musicalité (l’accordéon de Lucie, qui a dû frayer avec beaucoup de musiques pour sortir ainsi des sentiers battus de la chanson).
Le fait que leur discographie s’ouvre et se ferme, à 20 ans de distance, sur une évocation de Trenet, n’est pas innocent : il y a, comme chez le fou chantant, de la noirceur sous la fantaisie. Les filles, outre Prévert, Caussimon, Nougaro, ont chanté Ricet Barrier dans leur enfance. Et Olivier Taffin, qui signe la majorité de leurs textes, a fait de la BD... Il y a donc, volontairement ou pas, une volonté de perturber le sérieux de la chanson "poétique" (sans forcément la renier). Et la gaieté palpable de leur chant (surtout quand il est à l’unisson) renforce cette impression.
On ne détaillera pas ici tous les CDs (juste dire que En concert est particulièrement addictif, et que le EP Noé nous semble le plus beau de ceux arrangés avec d’autres musiciens). Ce coffret ne se présente pas comme une intégrale close, mais comme un récapitulatif. Ce qui est sûr, c’est qu’après la mort d’Olivier Taffin, Bille en tête sera de facto le dernier opus contenant des textes de lui. Après, quelle que soit la suite qu’elles donneront à leur duo musical (elles ont chacune, par ailleurs, des spectacles sous leur propre nom), ce sera forcément autre chose...
"Bille en tête" (la chanson), d’Olivier et Juliette donne le la : un constat dépressif ("j’suis né un parpaing dans la tête (...) Ca se propage par les parents a dit le psychiatre sévère"), évolue en histoire absurde filant la métaphore de la tête farcie de trucs lourds. Musicalement, le ton primesautier des couplets est contredit par le refrain, où la voix de Juliette lance une plainte presque blues (réminiscence de Colette Magny ; ça tombe bien : elles l’ont reprise sur leur live...).
"La douloureuse", écrite par Lucie, imagine une terrasse de café où surgit une illumination libératrice ("Ce quelque chose à fêter dans l’air / Ca fait des bulles dans leurs vieilles bières") : alors il faut prendre le large "sans honorer la douloureuse".
"Escortez-moi" poursuit ce constat, la morosité versus l’ode à la joie ("je vis et je veux le fêter"), tandis que "Vendredi par exemple", à nouveau signé par leur père, revient à ce tourment métaphysique discret mais réel ("Sous la peau de l’orage, moi qui suis presque un homme, virgule téléguidée") pour chercher à le transcender ("je me suis rendu compte qu’on n’est jamais seul (...) plus loin y’a ta lumière"), avec encore un contraste de type mineur / majeur, début-refrain lent et mélancolique, couplets au piano martelé, puis retour à la mélancolie, avec une touche d’espoir néanmoins. Cette chanson avait déjà été enregistrée quelques années plus tôt.
Idem, on connaissait déjà "Disparition", enregistré par Lucie sur son album Danse Panique (duo avec le batteur Jérôme Roubeau) en 2021. C’est une déambulation, par temps troublé (la guerre ou autre chose), la promesse de ramener quelqu’un sain et sauf. Entretemps, une halte apporte une bouffée d’air pur ("Fatiguée j’ai dû m’allonger là / Dans ce que j’ai cru être du colza / Par enfantillage j’ai fait le poirier") avant que la réalité reprenne ses droits ("La poussière du pire couvre les restes").
"Bouffe tes oranges", d’Olivier / Juliette, est une comptine percussive à la Camille, suite d’injonctions redistribuées, au sens mouvant ("Bouffe tes amours, crache les pépins, pense à tes plaies / Ou bouffe tes plaies, cache tes amours, compte tes oranges") jusqu’à ce message : "Mais apprends ta poésie / Et jette les couplets à la porte des prisons".
"Le directeur" (Lucie) imagine une solution au capitalisme destructeur ("J’ai ficelé le directeur qui prend carrément (...) L’Amazonie pour s’essuyer les pieds"), mais chantée de façon si joyeuse qu’on ne s’en rend pas forcément compte tout de suite. Enfin, "Longtemps après" est une méditation d’auteur ("A quoi je sers ?, se disait ma chanson") sur le rôle de sa drôle d’écriture ("C’est pour qu’on se souvienne d’un paradis qui n’a pas existé"), l’éternelle fugacité de cet art ("Qu’on me fredonne dans le ton qu’on voudra / Qu’on m’abandonne, qu’on me prenne pour une autre / Je peux renaître ailleurs, ici ou là / Ou disparaître quand je serai la vôtre").
Sur les dernières mesures de cette dernière chanson signée Olivier Taffin, un sample de "L’âme des poètes" de Trenet ("Longtemps, longtemps..."), boucle la boucle. Avant une coda malicieuse où les deux soeurs reprennent un bout d’un ancien titre ("Le sosie") qui résume en quelque sorte leur complicité créative : "Se refaire une santé à l’ombre l’un de l’autre / Et ainsi jouer notre si beau jeu de jumeaux / Qui s’échangent leur peau".
