A la fin des années 90, les premiers albums de Flóp connurent un certain succès critique - couverture presse, compilation Inrocks, etc. Accompagné d'Etienne Jaumet (Married Monk, Zombie Zombie) ou André Herman Düne, il y pratiquait une chanson à la fois minimaliste et riche. Minimaliste parce qu'après l'explosion de Dominique A notamment, la tendance était au fait-maison. Riche parce qu'en tant que multi-instrumentiste et avec de tels cadors à ses côtés, il ne faisait pas précisément de l'art naïf ou primitif. Ce qui le distingue par exemple d'un Katerine, auquel son tropisme bossa nova fait parfois penser (ainsi que sa propension à faire chanter des femmes à filet de voix joli mais ténu) : l'un a souvent revendiqué l'amateurisme comme principe de composition pour "garder sa part d'enfance" ; l'autre, sans jouer les virtuoses, est capable d'enregistrer seul de A à Z. La part d'amateurisme éclairé, on la trouve dans l'utilisation toute personnelle d'instruments peu usités ici - flûte pygmée à la Bebey, cuíca venue de la samba - ou dans des contraintes créatives (par exemple l'album De bois, enregistré uniquement avec instruments en bois… et tout ce qui passe sous la main de ce matériau-là).
Côté textes, le fossé avec les artistes précités est encore plus grand : Flóp connaît Brassens et Boby Lapointe (et même le plus discret Pierre Louki, dit-on) sur le bout des doigts. Il est capable, au sein de genres divers, de textes tirés au cordeau, aux rimes millimétrées. Un peu intellos, souvent ironiques. Faisant son miel du langage courant et poussant les données de la modernité jusqu'à l'absurde. Tout en chantant d'un ton détaché (underplaying?), d'une voix de plus en plus grave avec l'âge. Sans se forcer. Comme un Gainsbourg, avec la bossa plutôt que le jazz comme matériau de base, il a ensuite tâté de tous les styles - rock, électro, chorale - pour colorer sa chanson. Qui est donc à la fois sérieusement faite… et foutrement déconnante.
En 2005, Flóp a fondé avec son complice Tante Hortense (Stéphane Massy) les Disques Bien, label coopératif qui a récemment fêté ses vingt ans. Sur leur site, on peut lire: "Les disques Bien publient des disques de chanson destinés à ceux qui n'aiment pas la chanson mais ne sont pas réductibles à cette formule. L'artiste seul décide du contenu de son disque Bien. Ne croyez pas que cela soit si fréquent." Environ vingt-cinq albums ont été publiés sous cette étiquette par - outre les fondateurs - Emmanuelle Parrenin, M-Jo, François Tarot, Blair et le Peuple de gauche, Antoine Loyer, etc. Malgré le succès critique rencontré par certains de ces disques, leur sortie la plus connue aura été - assez ironiquement - la plus gaguesque et dérisoire : La Pompe Moderne, qui reprenait des tubes (par exemple "DJ", de Diam's) avec la voix de Brassens…
Les Disques Bien En sommeil depuis le Covid en 2019 (même si on dit que les festivités des vingt ans ont re-soudé les troupes et qu'il se prépare des choses), Flóp a lancé depuis 2021 un système d'abonnement, Le Pli : chaque trimestre, un nouveau disque dans la boîte aux lettres, directement du producteur au "consommateur". A ce jour (été 2025), il en est à onze parutions.
Ce Deep Fake Flóp, est le premier paru via le Pli, il y a presque quatre ans. Enregistré "seultout", autoproduit et auto-gravé, avec pochette sur papier millimétré (la "charte graphique" de l'entreprise). C'est l'un des plus rock de son auteur, avec batterie binaire proéminente : plusieurs morceaux sonnent un peu glam, il y a des boogie doux à la T-Rex (la chanson-titre, ou "Dehors"), une basse glissée à la "Walk on the wild side" ("Bouchés"). Ailleurs, c'est un peu jerk ("A l'identique", "Les Beatles"), un peu punk ("Trix" ou les couplets de "Tu vas m'expliquer la vie"). Sinon, des morceaux lents, moins teintés de musique d'Amérique du Sud que d'habitude.
"Deep Fake Flóp" (la chanson) énonce fièrement: "Aucune intelligence artificielle n'apprendra assez profondément pour imiter mon style (...) tu peux bien scanner toute mon oeuvre, analyser mes procédés (...) si t'as que ça à foutre". Plus loin: "je comprends bien que Jay-Z balise, j'aimerais pas être à sa place, je comprends bien que Bashung s'inquiète, mais que veux-tu que ça me fasse?" Toujours sur cette thématique du "jamais mieux servi que par soi-même" versus le progrès duplice-duplicateur : on peut changer de nom (les papiers), de tête (la chirurgie), mais le narrateur-chanteur, quitte à tout prendre, préfère se les refaire… "A l'identique".
"Bouchés" postule l'infériorité de l'humain bavard face à la nature qui ne se paie pas de mots: "les cafards les souris les vaches ne pipent mot, ne nous disent rien, et ça en dit vachement sur nous, ça en dit un bout sur combien nous sommes bouchés". "Les Beatles" remarque fort à propos que si "c'est dur de passer après" eux, passer avant devait être encore pire. Le dandy "Elégant" redéfinit les priorités, notamment en période de pandémie : "j'ai toujours sur moi, en cas, un peigne et un harmonica. (...) Rester propre est secondaire, et je te parle pas de rester vivant. La distanciation sociale se passera du mètre de convenance. Je tiens à rester… élégant. Surtout dans ces circonstances". Et ça continue, ironique, moqueur, sur quatorze titres catchy.
Mais l'humeur n'est pas uniquement moqueuse. Parfois, la dépression gagne doucement du terrain: "Je me tiens comme une statue de Pessoa (...) Je me dis que ça tombera pas beaucoup plus bas" ("Tout ce qui se casse la gueule"). Mais le psy n'est pas la solution: "Tu te sens analysé, tu te sens comme enlisé, allongé sur le divan, enlisé dans les jugements" ("Mona Lisa"). La source est peut-être à chercher dans l'enfance: "c'est dégueulasse que mon anniversaire il tombe un mercredi (...) c'est l'jour d'orthophonie, de Conservatoire, le jour où je peux pas voir mes amis" ("Le moins bien jour"). Alors il faut sortir de sa coquille, se délester de l'inutile : "sors sans ton chéquier, sors sans tes papiers, sors sans ton téléphone et s'il sonne ce s'ra pour personne. (...) Sors sans ton sac à dos et va promener ton sac d'os" ("Dehors").
