Un jour, un psy a dit à Jean Leloup - le chanteur québécois le plus libre de tous les temps - qu'il était atteint… de bi-polarité. L'artiste a évoqué ce diagnostic dans un texte accompagnant son album d'alors (Mille excuses Milady, 2009), puis l'a tourné en dérision sur la plateau de la version québécoise de Tout le monde en parle : "Ces temps-ci, si tu vas voir un psychiatre, c'est sûr qu'il va te dire que t'as un déficit d'attention et que t'es bipolaire… Tout l'monde que j'connais qui est un p'tit peu l'fun, on leur a dit ça". La séquence, qui raillait les "modes" de la psychiatrie (quelques années plus tard, tout le monde serait diagnostiqué dépressif, ou HPI) a bien fait rire en plateau… Néanmoins, il avait ouvert la boîte de Pandore, et cette donnée allait changer la vision qu'on avait de lui : désormais, cette liberté qui faisait sa force, son caractère insaisissable (de l'anecdotique - la difficulté à garder son sérieux en interview - à l'essentiel, sa façon de ne jamais donner un show identique au précédent, ou d'épuiser ses équipes lors de ses enregistrements), tout cela allait être envisagé, réévalué avec un brin de commisération. Soudain, le rockeur beau comme un dieu, drôle et funky qui avait mis à genoux le Québec (et la France, le temps d'un hit, "1990"), s'avérait faillible, presque fragile, potentiellement friable… Alors que, jusqu'ici, il fascinait (au mieux) ou déroutait (au pire), on eut subitement de la peine pour lui… comme si la liberté artistique était réductible à une tare définie par la science. Et l'on n'ose imaginer ce qu'un psy d'aujourd'hui diagnostiquerait à un Freddie Mercury (un caractère "hyperactif" pour expliquer son jeu de scène?) ou un Bowie (une supposée schizophrénie - comme celle, bien réelle, de son frère - pour expliquer ses masques et divers alter egos?)
Le titre de ce livre, s'il semble faire écho à cette histoire de bi-polarité et de trouble de l'attention, est en réalité tiré de "Je joue de la guitare", chanson de scène évolutive (parue en 1998 sur l'album Les fourmis et transformée à chaque show), où le chanteur lançait "Et j'ai de grands instants de luci-di-di-di-di-té" avant d'exhorter le public à "fuck the system do it, yeah!" (Plus un appel au grain-de-sable-dans-la-machine qu'une élucubration psychiatro-nombriliste, donc). Le journaliste Olivier Boisvert-Magnen y consacre à chaque album du chanteur un long chapitre nourri d'une abondance de témoignages (gardant les tournures du cru, donc un langage très oral, "estie") et illustré de nombreuses photos. Malgré un format "beau livre", le texte est assez dense, on en a pour son argent. Contrairement à celui de Nadia Murray évoqué dans une précédente chronique (Jean Leloup, Le principe de la mygale), qui analysait les textes et ressorts d'écriture, cet ouvrage documente surtout le processus créatif - sessions d'enregistrement, rapport aux musiciens, etc. Chaque approche a ses mérites, les deux se complètent joliment.
Comme le suggérait Nadia Murray en étudiant les "ethos" et personas multiples de Leloup, chacun de ses disques débute par une remise à plat de sa façon de faire, souvent à cause d'un rejet du précédent… L'amour est sans pitié (1990), très rock alternatif, s'inscrit donc en réaction à Menteur (1989), premier album renié avant même sa sortie, car Leloup désapprouvait les techniques de studio "chirurgicales" de son réalisateur et voulait de l'humain, un vrai groupe. De la même façon, même si beaucoup de gens considèrent Le Dôme (1996) comme son chef-d'oeuvre, Leloup l'a pris en grippe et, puisqu'il avait mis plusieurs années à le concevoir (enregistrant un nombre invraisemblable de chansons, avec des équipes différentes et d'innombrables mix, avant de laisser… ses amis choisir la tracklist finale !), a enregistré le suivant, Les Fourmis, en quatrième vitesse, partant de nouvelles chansons captées en live, les étirant, remontant, recréant complètement en studio, à la matière des DJ dub pour le reggae. Ainsi, chaque disque a sa propre couleur, apportée par l'équipe formée pour l'occasion, parfois délaissée en chemin pour aller chercher du sang neuf ailleurs. Etonnamment, alors que Leloup semblait souvent assez infidèle dans ce processus, presque aucun des musiciens ou techniciens impliqués ne semble lui en vouloir : les témoignages, même s'ils racontent des situations ubuesques ou une désorganisation monstre, saluent toujours in fine l'hyper-créativité, l'originalité et le "fun" de leur "patron". Le livre de Boisvert-Magnen - qui existe aussi lu intégralement en podcast sur Radio Canada - réussit à nous rendre cette dizaine de disques (incluant celui de son "double" Jean Leclerc en 2006 et celui du groupe - à la Bowie/Tin Machine - The Last Assasins, 2011) encore plus sympathiques et inspirants qu'ils n'étaient déjà.
