"Les noms des musiciennes sont à inscrire sur des pétales de roses, disait Schumann. Inscrivions plutôt celui de Fernande Decruck sur une feuille de laurier. Il en faudrait beaucoup moins (que la Symphonie Rimbaldienne) pour donner à cette nouvelle musicienne la place à laquelle elle a droit en notre musique actuelle" José Bruyr (Aujourd’hui, 15 janvier 1944).
Vous ne connaissez pas Fernande Decruck (1896-1954) ? Soyez rassuré, vous n’êtes pas seul. Chance, ce disque va vous permettre de découvrir, souvent pour la première fois sur disque, cette compositrice française loin d’être anecdotique. Cette découverte, vous la devrez non pas à un chef, un orchestre, un musicologue français mais à Matthew Aubin et au Jackson Symphony Orchestra. Détail amusant mais qui pourrait en dire beaucoup sur le travail de reconnaissance qu’il reste encore à faire sur les compositrices françaises dans notre pays.
Plusieurs axes se dégagent dans la vie musicale de Fernande Decruck : la pédagogie (elle aura comme élève en classe d’harmonie un certain Olivier Messiaen), l’orgue, le saxophone (elle fut un acteur majeur de la naissance de l’École française du saxophone avec Marcel Mule et son mari était saxophoniste et contrebassiste au New York Philharmonic sous la direction d’Arturo Toscanini), la France et les Etats-Unis, l’improvisation et la composition.
C’est cette dernière qui nous intéresse plus particulièrement avec ces deux volumes consacrés à ses Oeuvres Concertantes. On y entendra une musique tonale et colorée, un lyrisme, un sens du discours musical, une finesse, une sophistication dans l’écriture, dans l’approche orchestrale, les choix (toujours pertinents) des timbres, de l’orchestration. C’est le cas dans le très beau concerto pour violoncelle (simple mais diablement efficace mélodiquement), on se demandera si John Williams ne s’en est pas un peu inspiré pour composer la musique de La Liste de Schindler, dans le charme primesautier du concerto pour harpe, dans les clochers de Vienne, dans la richesse d’expressions du "Poème héroïque" pour trompette, cor et orchestre ou du magnifique Les Trianons, suite pour clavecin et orchestre datant tous les deux de 1946.
Présente également la sonate en ut dièse pour saxophone et piano, elle est ici enregistrée pour la première fois avec orchestre et en version pour violon alto et orchestre. Deux arrangements différents et deux angles musicaux différents, nous pencherons personnellement plus pour celle avec saxophone solo, peut-être plus lumineuse et quelque part narquoise qu'avec la rondeur nocturne de l’alto.
Matthew Aubin, le Jackson Symphony Orchestra et les différents solistes (Mahan Esfahani au clavecin, Jeremy Crosmer au violoncelle, Carrie Koffman au saxophone, Mitsuru Kubo à l’alto, Chen-Yu Huang à la harpe, Amy McCabe à la trompette et Leelanee Sterrett au cor) se montrent à la hauteur de la proposition d’une musique qui ne se dérobe jamais.
