Pas de chance : de tous les chanteurs québécois venus tenter leur chance en France, on a laissé filer le meilleur… Jean Leloup n'est connu dans nos contrées que pour le hit 1990, paru en 91, qui ironisait sur la guerre du Golfe ("en 1990 j'étais dans la coalition") sur fond de dance-floor ("hier soir DJ a sauvé mon âme avec cette chanson"). C'est bien… mais pas assez.

Il y a 35 ans, Leloup explosait au Québec avec L'amour est sans pitié, disque aux sonorités rock teintées d'alternatif (le chanteur globe-trotteur avait, un peu avant, traîné ses guêtres chez nous aux concerts de Mano Négra, Garçons bouchers ou Los Carayos). Porté par les singles "Cookie" ou "Isabelle", un groupe endiablé et des concerts hauts en couleurs, Leloup devint l'idole iconoclaste, déjantée, des jeunes Québécois. Les réticents au rock en français devraient écouter les titres de ces années-là: ça sonne, pulse, mitraille ! Leloup, qui a passé son enfance au Togo et en Algérie avant de revenir en Amérique, n'utilise presque jamais de tournures purement québécoises. Il n'y a donc pas de supposée "barrière" de langue, et on le dit sans exagération : le français dans le rock n'a jamais sonné aussi naturel, gai et "funky" que chez lui.

Le moment Leloup en France ne s'est hélas pas concrétisé : 1990, bonus de la réédition de L'amour est sans pitié, ne "collait" pas assez avec le reste du disque sorti en France sous le titre Jean Leloup, beaucoup plus rock, ska, rockabilly et alternatif que le tube orienté dance-floor. Les acheteurs de l'édition française ont été désarçonnés, le single suivant ("Isabelle", dont le clip parodiait A bout de souffle) n'a pas autant marché, l'aventure s'est arrêtée là. Et tandis qu'au Québec Leloup revenait en 96 et 98 avec des albums d'une créativité, d'une richesse et d'une folie invraisemblables - Le Dôme et Les Fourmis -, les Français n'en entendirent plus parler…

Pour ceux qui voudraient réparer ce rendez-vous manqué et rattraper leur retard sur cette oeuvre incroyable (une dizaine d'opus, de 89 à 2019), il y a d'abord les disques, faciles à dénicher d'occasion. Puis ce livre de 2020, disponible ces jours-ci à la Librairie du Québec à Paris, analysant l'oeuvre de Leloup comme les rock-critics le firent pour celles des Beatles, Dylan ou Bowie : avec un sérieux dans la contextualisation (le parcours de l'artiste au regard de la musique de son temps), l'exégèse (les textes, analysés aussi doctement que des oeuvres littéraires) et la documentation (notes de bas de page fourmillant de liens à approfondir) qui en font d'ores et déjà un ouvrage de référence en matière de "cantologie" - terme inventé par l'universitaire Stéphane Hirschi, que Nadia Murray cite en référence -, discipline analysant les ressorts de la chanson, comme oeuvre artistique à part entière, avec ses propres spécificités.

Nadia Murray prend pour corpus principal les cinq premiers albums de Jean Leloup - Menteur, L'amour est sans pitiéLe DômeLes Fourmis et La Vallée de réputations. Elle s'attache à montrer comment, telle la mygale faisant sa mue, Leloup a constamment évolué  de personnage en personnage - ce qu'elle nomme "ethos" : l'imposteur, l'insolent, le polymorphe, le décadent et enfin l'authentique, chaque persona incarnée par un disque, puis laissée sur le bord du chemin à mesure qu'il faisait évoluer sa musique et se réinventait médiatiquement.

En 2004, convaincu - comme Brel en son temps - qu'il allait finir par ressasser, le chanteur a "tué" symboliquement son personnage de Leloup : dans le film La mygale jaune, il organisait une sorte de cérémonie indienne, envoyant vers le large sur un radeau en feu les artefacts de sa vie artistique passée - costume de scène, guitare. Par la suite, Leloup, ayant repris son vrai nom - Jean Leclerc - s'est tourné vers le cinéma, l'écriture… et tout de même encore la chanson, pour un unique disque sous ce nom, Mexico (2006). Devant le peu de succès rencontré par ses oeuvres extra-musicales, il ressuscitera (non sans amertume) ce personnage qui lui colle à la peau : cette dernière période, lié à un ethos que Nadia Murray intitule "spectre", le voit revenir sur des pistes sonores déjà défrichées "de son vivant" (avant la mort symbolique). Ses nouveaux albums, toujours formidables, sont peut-être un poil moins novateurs que jadis, dans le sens où ils ne sortent plus des précédents ethos et incarnations délimités par l'autrice.

Aujourd'hui, Jean Leloup est une figure mythique, toujours adorée au Québec - la semaine dernière, après six ans de retraite relative, la nouvelle de sa "réapparition" (chez un disquaire pour une signature) a fait le tour des réseaux sociaux. Le livre de Nadia Murray est à lire en écoutant les albums, pour confronter son avis au sien. Il peut être instructivement complété par l'écoute d'une formidable podcast sur le site de Radio Canada, "Jean Leloup - Des grands instants de lucidité", tiré du livre du même nom, signé Olivier Boisvert-Magnen, qui adopte un autre point de vue que celui de Murray : lui s'intéresse à la genèse musicale des disques de Leloup. Aux processus souvent longs et épuisants (pour son entourage) qui le voient, à chaque fois, chercher de nouvelles collaborations, s'emballer, partir dans une direction, hésiter, renier ou trahir, repartir ailleurs, pour finalement ne suivre qu'une seule chose: sa vision, son instinct, souvent fluctuants et durs à cerner, mais qui ont fait de lui l'un des artistes les plus libres du monde… et de sa discographie une oeuvre extrêmement variée, de la chanson au rock en passant par l'alternatif, le reggae, le lo-fi, le grunge, le folk - et toujours, quelque soit sa "peau" du moment, cette dimension "funky" qui fait de ses concerts des "partys" à danser (on peut, pour s'en convaincre, regarder sur Youtube le live 1998 "Jean Leloup, L'intégrale… ARTV", ou, sa prestation incroyable à la Star Ac' québécoise en 2012 : on n'a jamais vu ça en France…).

Le processus de recréation permanente - sessions-fleuves décrites par Boisvert-Magnen, personas analysées par Murray, sans oublier les différentes voix (démultipliées à l'enregistrement) - font de chaque opus de Leloup une aventure en soi, pour l'auditeur comme pour l'artiste. Nadia Murray, dans sa conclusion le rapproche… de Bowie, qui de 1970 à 80 s'inventa des alter egos incarnant ses multiples mues musicales, puis passa le reste de sa carrière (après des années de vache maigre et sa "résurrection" en 93 environ) à retourner sur les lieux de ses faits d'armes passés, pour les célébrer avec un vaste public. Cette comparaison nous paraît juste. Et elle ne vaut pas que pour une histoire de costumes, d'époques et d'incarnations: musicalement, la discographie de "John The Wolf" soutient aussi la comparaison - au-delà du monde francophone - avec les plus grandes stars mondiales. Qu'on se le dise !