Ca commence tout en mystère : harmoniques de guitare électrique, cordes lointaines, murmure comme une prière… Puis le chant, à la fois clair dans ce qu'il raconte - "Go on, go on, you can untangle much more than you thought", exhortation à aller de l'avant - et (haut) perché, presque évanescent. La chanson s'appelle Jeanne's visions, il y est évidemment question de la pucelle d'Orléans - prêtant l'oreille au chuchotis inaugural, on croit entendre prononcer son nom… mais à qui appartient cette voix qui réconforte, exhorte, encourage ? A quelque Dieu chrétien, peut-être… Plus sûrement : à Véronica Charnley, Canadienne anglophone "échouée" sur les terres de France depuis quelques années pour notre plus grand plaisir.
13 ans après le premier opus sous le nom de Plumes, ensemble d'instrumentistes venus de la musique savante unis par l'alchimie pop-classique de son écriture, Veronica est désormais seule aux commandes (chant, guitares, compo, arrangements) mais bien entourée : basse, batterie, violons, piano… et une nouveauté qui est presque une révolution : un beatmaker ! Laurent Coudol, à propos du précédent "Oh Orwell", notait "le groupe bascule du côté pop de la force". C'est encore plus vrai ici : finie l'alternance entre chansons limpides et "compliquées". Cette fois, tout est immédiatement intelligible, les airs de la Canadienne n'ont jamais été si évidents. La sophistication se niche ailleurs : dans les arrangements riches de mille surprises ; dans le contraste, minutieusement travaillé, entre morceaux nus ou plus arrangés… la quasi religiosité de certains chants et… les boum-boum en mode urbain roulant des hanches.
Ce jeu sur les oppositions existe parfois à l'intérieur même d'une chanson : "Jeanne's visions", passé l'éther des débuts, revient sur terre par la grâce moelleuse d'un groove de basse. "Capsize" démarre par des couplets presque éteints (comme si chaque mot pesait une tonne) et s'éveille au refrain en un chant léger au piano arpégé alerte. Dans les trois titres basés sur le travail du beatmaker (au fait, il s'appelle Leslie Seaforth, ou More of Les), Plume se ménage quelques envolées vocales : et c'est encore plus grâcieux, lorsque sa voix pure s'échappe de rythmes et sons si prosaïques.
Côté textes, idem : le mysticisme autour de Jeanne d'Arc fait place à une dispute de couple se brisant sur fond (et front) de mer - "jealousy fall from my shoulders into the sea" ("Brighter than the sky"), puis à une fable animale ("Porcupine") sur un porc-épic ayant perdu ses piquants - métaphore à peine voilée de l'humain en position de fragilité, appel à la confiance réciproque. Elle met en musique deux textes d'Emily Dickinson ("Will there really be a morning ?", simple comme une comptine ; "Say sea, take me", plus ouvragé, à la longue coda - le poème est très court - vocale et instrumentale) et un de Marina Tsvetaïeva ("Where does such tenderness come from ?") On n'a pas besoin de tout comprendre, quelques mots-clés suffisent à percevoir un sentiment - par exemple dans "Capsize", déjà évoqué, le sésame semble être "Energy", dit et répété, qui fait s'envoler le chant. Et Gaslit, pourtant méchamment upbeat, se clôt sur un mot bien de notre temps : "resilience".
On l'a dit, il y a peu de ces choses un peu compliquées qui faisaient des précédents disques de Plumes des montagnes russes, harmoniquement parlant. A la rigueur, on pourrait dire que "Love's first responders" a des allures un peu prog', avec un final de batterie roulant comme un tonnerre. Les morceaux "beatmaker", forcément plus évidents mélodiquement, sont plein de gimmicks ultra pop - sur "Putting out fires", il y a notamment une ligne vocale réminiscente de "A girl like you", d'Edwin Collins - et sur "Gaslit", on entend même le beatmaker scratcher et rapper. Après un tel déluge groovy, on est heureux de finir avec "First things first", en piano-violon tout simple, et ses fameuses roucoulades aiguës ("is a co-o-o-o-o-o-ld one"). Veronica Charnley, qui peut faire beaucoup de choses avec sa voix, n'abuse pas de ces acrobaties. Juste un peu de virtuosité, c'est bien assez.
Si on voulait chercher des comparaisons pour inciter le quidam à écouter, on pourrait dire : une version plus gaie d'Agnès Obel… ou moins criarde de Björk. Pour nous qui la suivons depuis un moment, elle ne ressemble qu'à elle-même. Plumes crée une musique enveloppante et parfois coupante où alternent chaud et froid, triste ou euphorique, simple vs. compliqué. Et aujourd'hui : sous l'évidence, mille nuances. Ce disque est sûrement son meilleur. Si vous ne l'avez jamais écoutée, c'est par là qu'il faut commencer…
