Utopie Cinétique

Quand amour, audace et rébellion sculptent l'avant-garde

Entre anarchie, tendresse et rêve, une exposition au Grand Palais explore la relation explosive et fondatrice entre Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely et Pontus Hulten. Un trio qui a fait de l'art un espace de jeu, d'engagement et de liberté.

Impasse Ronsin : là où tout commence

Une histoire d'amour, d'amitié et d'utopie commence au fond d'une impasse, au coeur du 15ème arrondissement de Paris : l'impasse Ronsin, un nom devenu mot de passe dans la mémoire de l'art moderne. Refuge secret dès 1886, ce lieu mythique se révèle un véritable creuset d'innovations. Alfred Boucher y fonde une série d'ateliers, attirant une génération d'artistes, Steinheil, Collin, Capellaro, avant que Brancusi ne s'y installe, rayonnant auprès de Max Ernst et André Del Debbio. À la mort de Brancusi en 1957, la ruelle ne cesse de vibrer. Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle, Yves Klein, Larry Rivers et Daniel Spoerri y perpétuent un esprit d'avant-garde. C'est là, dans ce sanctuaire d'intimité et de révolte, que naît l'union artistique et intime entre Niki et Jean, une alchimie qui bouleversera la scène artistique et les conduira à réinventer le possible.


Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely, impasse Ronsin, Paris, 1961 Photo © Centre Pompidou, Mnam-Cci, Bibliothèque Kandinsky/Fonds Shunk et Kender/ Dist. GrandPalaisRmn. Photo ShunkKender © J. Paul Getty Trust, tous droits réservés. Don de la Roy Lichtenstein Foundation en mémoire de Harry Shunk et Janos Kender

Créer ensemble, dans l'excès et la démesure

À partir des années 1960, Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely sont inséparables. Elle dira de lui : "mon amour, mon rival, mon compagnon de travail". Il la désignera comme "la première grande sculptrice du monde". Ensemble, ils inventent des oeuvres démesurées, chargées d'une énergie vitale et d'un refus viscéral de l'académisme. En 1966, avec Hon/Elle au Moderna Museet de Stockholm, ils donnent vie à une femme-géante pénétrable, enceinte, joyeuse et monumentale. Une grande déesse de la fertilité, dans laquelle on entre par le sexe pour découvrir un univers foisonnant : cinéma, sculptures, distributeurs, toboggan, banc des amoureux. Ce projet fou, conçu en quelques semaines avec Per Olof Ultvedt, doit tout au soutien passionné de Pontus Hulten, directeur du musée, qui n'hésite pas à prendre pinceaux et marteaux pour le porter à bout de bras.


HON - sculpture en modèle réduit de l'original

Pontus Hulten, le passeur visionnaire

C'est avant sa série des Tirs que Niki de Saint Phalle rencontre Pontus Hulten. Alors qu'elle est encore angoissée face à son oeuvre naissante, elle découvre un homme d'une timidité surprenante. Cette douceur et cette complicité posent les bases d'un lien indéfectible, où Hulten n'est pas seulement mécène, mais partenaire engagé. Directeur du Moderna Museet puis figure centrale du Centre Pompidou, Hulten réinvente le musée comme espace vivant, ouvert à l'expérimentation et à la liberté. Homme d'une curiosité radicale, il défie les conventions pour faire advenir une avant-garde joyeuse et transgressive.

Niki, tireuse de vérité

C'est avec ses Tirs que Niki de Saint Phalle fait saigner la peinture. Armée d'une carabine, elle vise des toiles blanches où sont dissimulées des poches de couleur, et tire. Brutal, instinctif, jubilatoire, ce geste déconstruit la violence masculine pour en faire un acte libérateur, féministe et initiatique. "Je voulais voir la peinture couler comme du sang", dira-t-elle. Elle s'approprie les armes et les rituels, les détourne, les retourne, pour mieux dénoncer la condition féminine et reconquérir un territoire d'expression.


Tir - Niki de Saint Phalle, 1961

Machines inutiles et anarchie joyeuse

Jean Tinguely, lui, fabrique des machines absurdes, mécaniques, burlesques. Méta-Matic, Cyclograveur, Ballet des pauvres, ses oeuvres oscillent entre mouvement, auto-destruction et ironie technologique. Face à la froideur industrielle, il oppose chaos, lenteur, bruit et fragilité. Avec Hulten, il crée Le Crocrodrome de Zig & Puce, installation démesurée au Centre Pompidou en 1977, monstre géant traversé d'un train fantôme et de boules métalliques, où le spectateur devient acteur. L'art y est fête foraine, transe collective, joie radicale.


Ballet des pauvres - Jean Tinguely, 1961

Le Cyclop, les adieux, le Jardin des Tarots

Le Cyclop, à Milly-la-Forêt, est le point culminant de leur collaboration : une sculpture monumentale en matériaux de récupération, abritant oeuvres et fantômes de leurs amis artistes. En 2025, un partenariat entre l'Ircam et le Centre national des arts plastiques permet l'archivage de ses sons mécaniques. À partir de vingt heures de captation, une traversée sonore de huit minutes a été créée pour l'exposition, frictions, grincements, grondements, comme si le monstre respirait encore. Jean Tinguely s'éteint en 1991. Ses obsèques sont baroques, spectaculaires, sa dernière oeuvre. Niki poursuit, bâtit son Jardin des Tarots en Toscane, échange avec Hulten des lettres mêlant confidences et projets muséaux. Jusqu'à sa mort en 2002, elle incarne ce rêve d'un art total, libre et incarné.


Le Cyclop, la tête - Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, 1970

Pontus Hulten : l'homme des possibles

Sans Pontus Hulten, aucune de ces oeuvres n'aurait vu le jour. Premier directeur du Centre Pompidou, théoricien subtil et engagé, il fut à la fois passeur, catalyseur, bâtisseur. Il défend les projets auprès des institutions, les pousse jusqu'à l'extrême, les rend viables. Pour lui, l'art doit "changer la vie", au sens rimbaldien. Il imagine des musées ouverts, transdisciplinaires, perméables à la vie, à l"enfance, au jeu. Grâce à lui, Le Paradis fantastique trouve refuge au Moderna Museet, Le Cyclop est sauvé, restauré et ouvert au public.


Le Cyclop - sculpture en modèle réduit de l'original en forêt de Milly, 1970

Une exposition manifeste

L"exposition du Grand Palais Immersif, co-produite avec le Centre Pompidou, ne se contente pas d"aligner les oeuvres : elle ressuscite un trio incandescent, un pacte de feu entre amour, création et subversion. Oeuvres majeures, documents rares, lettres, films, archives sonores, tout y est élan, tension, poésie. Une plongée dans un art sans compromis, fait pour aimer, pour défier, pour vivre. Une oeuvre à trois têtes, trois coeurs, trois colères. Elle célèbre le centenaire de Jean Tinguely mais aussi une idée radicale de l'art : souffle partagé, désir d'infini. Oeuvres majeures, documents rares, lettres, films et archives sonores composent cette déclaration vibrante. Ce n'est pas une simple rétrospective, c'est une traversée sensorielle et politique d'un monde en mouvement, guidée par trois figures qui ont osé rêver plus grand, plus libre, plus vivant.

Crédits photos : Paola Simeone, avec l'aimable autorisation du Grand Palais