Ernesto Neto : Danser le monde
Avec Nosso Barco Tambor Terra, Ernesto Neto invite les corps à tisser, sentir et naviguer dans une forêt de liens.
Imaginez entrer dans une œuvre comme on entre dans une forêt, pieds nus, les sens en éveil. Loin d’un simple accrochage, Ernesto Neto propose une traversée. Une expérience sensorielle, immersive, charnelle. Son installation monumentale, Nosso Barco Tambor Terra, présentée dans le cadre de la Saison Brésil-France 2025, transforme la nef Nord du Grand Palais en un grand vaisseau vivant suspendu entre ciel et terre.
Pour l’artiste brésilien, né à Rio de Janeiro en 1964, l’œuvre n’existe qu’en relation. "Dans mon œuvre, tout est lié ; elle est basée sur les relations. Il existe toujours quelque chose de lié à quelque chose d’autre qui, à son tour, est en rapport avec une autre chose… et c’est dans ces relations que se révèle la confiance… C’est une danse. Quand tu danses, tu te découvres". Cette vision expansive de l’art, héritée du mouvement néoconcret des années 1950, replace le spectateur au centre de l’œuvre, non plus comme simple témoin, mais comme corps vivant, en lien avec l’espace, le temps et les autres.
L’œuvre se déploie comme une cathédrale textile, toute en voilages crochetés à la main, teintés de pigments naturels, suspendus à la verrière. Au sol, il a disposé des copeaux de bois, du riz, des graines, de la cannelle et des herbes odorantes, dessinant un paysage tactile et olfactif. Il ne s’agit pas de regarder mais de ressentir, de s’abandonner à la matière, d’habiter l’espace comme on entre dans un rituel. Neto ne montre pas : il invite à être.
Ses installations évoquent des organismes vivants en perpétuelle mutation, des architectures souples et mouvantes qui englobent, absorbent, respirent. L’artiste voit dans l’art une extension naturelle du vivant : une matière organique en transformation constante, à l’image de nos corps et de notre environnement. "Je ne suis pas d’accord avec l’idée que la douleur ou la souffrance soient l’origine de la poésie. Je veux de la joie. Ce n’est pas une question de bonheur. Je veux de la vie, la force maximale. Nous sommes tous vivants, nous avons conquis cette condition d'être vivants. C’est ce qui nous unit. Nous essayons de vivre".
Dans cette installation immersive, Neto convoque les éléments - la terre, le souffle, le rythme, la mémoire - et les tisse ensemble. Le public est invité à enlever ses chaussures, à marcher, à s’asseoir, à méditer, à toucher, à écouter. Des tambours sont intégrés à la structure textile, invisibles, prêts à résonner au rythme du corps. Les week-ends, des concerts, des rituels collectifs, des ateliers de percussions, de méditation ou de pratiques corporelles prennent vie au cœur de l’installation.
Pour Ernesto Neto, nous sommes tous des enfants et nous voulons tous jouer. Le jeu devient ici un outil d’exploration sensorielle, un moteur de connaissance. "La vie est un corps dont nous faisons partie", affirme-t-il dans l’un de ses titres-manifestes. Et cette corporalité s’étend au monde, pensé comme un grand organisme tissé de flux et de relations. Une intuition que la biologie et les neurosciences rejoignent aujourd’hui, en décrivant notre cerveau comme un réseau interconnecté, plastique, influencé par l’environnement, à l’image des structures labyrinthiques de ses œuvres, semblables à une jungle de synapses.
Ce n’est pas une exposition. C’est un souffle. Un lieu sacré, païen, où les corps dialoguent avec l’espace. Neto cherche l’union : entre l’individu et la terre, entre l’art et la spiritualité, entre l’ici et l’ailleurs. Il tisse plutôt qu’il ne parle. Et à chaque pas dans Nosso Barco Tambor Terra, c’est le visiteur qui devient matière vivante de l’œuvre.
Crédits photos : Paola Simeone, avec l'aimable autorisation du Grand Palais
