Horizontes : Cartographies sensibles du Brésil
Une traversée intime et poétique des voix émergentes de la peinture brésilienne
À quelques mètres au-dessus des installations immersives d'Ernesto Neto, le regard s'élève. Sur les balcons de la nef Nord du Grand Palais, l'exposition Horizontes réunit quatre artistes brésilien-nes qui tracent, chacun-e à leur manière, les lignes mouvantes d'un Brésil intérieur. Ni manifeste tapageur ni vitrine folklorique, cette proposition sensible dessine une cartographie affective et politique de la peinture contemporaine brésilienne.
Antonio Obá engage un face-à-face poignant avec l'histoire coloniale et la représentation des corps noirs. Dans ses toiles silencieuses et frontales, inspirées par l'iconographie catholique, les cosmologies yoruba ou les luttes des droits civiques, la peinture devient rituel de résistance. Figures baignant dans une lumière incertaine, palette sourde, mise en scène des regards : tout chez lui parle de mémoire et d'endurance, d'un corps qui refuse de disparaître. Le geste est contenu, presque blessé, mais incandescent. "Je fais un pas en avant, puis je suis mis KO", dit-il. Des Mages aux "Strange Fruits", ses mirages picturaux revisitent les mythes, les traumas et les silences, en quête d'un langage où la spiritualité et l'histoire dialoguent à hauteur d'homme.

Antonio Obá (Brasilia) , Banhistas n.3 – Espreita, 2020
Marina Perez Simão explore d'autres formes de silence, plus telluriques, presque cosmiques. Sa peinture, issue d'une lente alchimie entre dessins, aquarelles et souvenirs géologiques, ouvre des paysages vibratoires, poreux, animés d'un souffle intérieur. Les formats panoramiques de ses oeuvres invitent à la dérive : là, une couleur évoque une lumière de fin d'après-midi sur les collines de Minas Gerais ; ailleurs, une forme flotte entre rêve et abstraction, comme un archipel de sensations. "Une peinture là où les mots manquent", écrit-elle. Chaque toile résonne comme une note dans une partition continue : pas de centre, pas de hiérarchie, mais une vibration constante, une danse intuitive du visible et de l'invisible.

Marina Perez Simão (Sao Paulo) Untitled – Sem titulo, 2025
Agrade Camíz, quant à elle, ancre sa pratique dans la rue, le quotidien, les cicatrices urbaines. Originaire de Rio, artiste trans, elle interroge les normes et les récits dominants à travers une peinture stratifiée, dense, traversée de signes populaires, de symboles détournés, d'architectures imaginaires. Sa toile "Safira", sculptée en couches de bleu, convoque une pierre vivante, reliquaire sacré et cosmique. Elle se fait entité sensible, gardienne d'un futur rêvé. Agrade redéfinit l'espace pictural comme un territoire enchanté, un lieu de transformation et d'auto-détermination. Elle dissèque le banal pour révéler ce qu'il contient de sublime, de politique, et d'éternellement recommencé.

Détail de Safira, Agrade Camíz (Rio), 2025
Vinicius Gerheim tisse, lui, une oeuvre hybride, où peinture, textile et objets se croisent dans une atmosphère douce-amère. Nourri par l'umbanda et l'oralité populaire, il compose des fresques vibrantes, presque musicales, structurées comme des partitions où se mêlent calligraphie du paysage, bribes de mémoire et mondes alternatifs. Le titre d'une oeuvre, Arapuca, désigne un piège à oiseaux mais aussi une forme de ruse tendre, une poésie de la débrouille. Chez lui, chaque rideau, chaque motif imprimé, chaque strate de couleur ouvre sur un jardin secret, un abri contre l'oubli. Son travail murmure plutôt qu'il ne proclame, réconciliant enfance, spiritualité et douleur dans un même élan de réinvention.

Détail de Arapuca, Vinicius Gerheim (Juiz de Flora), 2025
Horizontes est bien plus qu'un panorama : c'est une constellation d'intimités politiques. Ici, la peinture ne cherche pas à séduire par le spectaculaire mais à convoquer l'écoute. L'écoute de corps marginalisés, de traditions invisibilisées, de paysages intérieurs en mutation. Loin des clichés exotiques ou des slogans identitaires, cette exposition précieuse dessine un Brésil traversé de tensions mais aussi d'inventions sensibles, où l'art devient espace de soin, de réparation et d'espoir. Une invitation à contempler, sans bruit, ce qui palpite encore sous la surface : la possibilité d'un horizon.
Crédits photos : Paola Simeone, avec l'aimable autorisation du Grand Palais
