Mélancolie post-hardcore et occultisme : le magnétisme mystique d'Ellah A. Thaun
Entre symbolisme, distorsions et visions expérimentales, Ellah A. Thaun fusionne ésotérisme et recherche musicale dans un album qui sonne comme un film indépendant
Rouen, avec ses airs de ville fantôme sous acide, ce n'est pas que sa cathédrale ou le bûcher de Jeanne d'Arc. C'est aussi l'écho parfait de l'univers d'Ellah A. Thaun (anagramme de Nathanaëlle, son vrai prénom), alias Nathanaëlle Eléonore Hauguel.
Artiste aux cent visages – et sans doute autant de vies antérieures – Ellah est musicienne, écrivaine et artiste visuelle. Elle débute en solo avec un folk teinté de lo-fi radical (elle voue un culte à Judee Sill) et enregistre sans relâche, armée d'un 4 pistes et d'un compte Bandcamp.
En 2010, elle cofonde avec Aurore Gosalbo le duo expérimental Valeskja Valcav, quelque part entre glam et krautrock. Mais la vraie mue arrive en 2018, quand Ellah devient un groupe à part entière, avec trois musiciens.
Polymorphe, passionnée d'occultisme, Ellah composerait, dit-on, en suivant les messages des tarots. Une obsession des arcanes majeurs qu'on retrouve dès les titres des deux premiers albums : Arcane Majeur (2018) et Arcane Majeurs Deux (2022), enregistré avec Arno Van Colen (producteur des Bryan's Magic Tears – écoutez Smoke & Mirrors).
Entre vertiges littéraires et mondes rêvés
Le 16 mai dernier sort The Seminal Record of Ellah A. Thaun : dix titres, 40 minutes d'un délire noir et maîtrisé. L'ouverture est confiée à "Time. Again. Allergic", une déflagration post-hardcore qui rend hommage aux racines du groupe et aux ...And You Will Know Us by the Trail of Dead. Le fil rouge ? Les voyages dans le temps, évidemment. "When I Was a Vampire", écrit dès 2012, prolonge cette obsession pour les failles temporelles. Le crescendo post-hardcore continue avec "U.F.O.'s (sky alphabet)", où la batterie explose avant la catharsis post-punk de "Bonfire Rehearsal".
Et puis il y a la littérature. Pour Ellah, ce n'est pas une inspiration lointaine : la beat psychotrope de William S. Burroughs et la science-fiction post-moderne de Philip K. Dick sont des présences constantes. "Tératome" – morceau aussi brutal que dérangeant – est aussi le titre du roman que l'artiste pourrait publier prochainement. L'album se clôt avec la cinglante "Suburban Steel Fuck the Girl", presque un manifeste.
En clôture d'album, "Suburban Steel Fuck the Girl", tranchante comme un manifeste. Le son ? Brut, sale, urgent – comme un live capté dans un sous-sol. Guitares à la Hüsker Dü ou Quicksand, distorsions à la Sonic Youth ("Tératome", "The Thing Inside", "1999").
Mais il y a aussi des éclats plus hallucinés : "Copelandia", avec ses sirènes sombres, rappelle les débuts hantés de CocoRosie ("Candy Land") ou les nappes fantomatiques de The Caretaker. Les éclats shoegaze fondent ensuite dans le dream pop doux-amer de "The Dollhouse".
Une oeuvre totale, entre son et vision
Dans cette archive sonore et sensorielle, Ellah compose comme on peint : à coups de matière brute. C'est de la pure synesthésie. Ellah A. Thaun n'est pas juste un groupe. C'est un projet total, qui fusionne poésie, arts visuels, ésotérisme et littérature.
Écouter cet album, c'est comme plonger dans un film expérimental, à la manière de Tarnation de Jonathan Caouette (parmi ses inspirations) ou Pig de Nico B. et Rozz Williams. Emmené·es par cette prêtresse surréaliste, on quitte le temps, on quitte l'espace. Et l'on renaît.
Article initialement publié en italien sur Rockambula.