HYL est un rappeur toulousain qui fusionne rap, pop et électro. Il a remporté le Prix d’écriture Claude Nougaro en 2019, mais c’est en 2024 qu’on croise sa route pour la première fois chez Froggy’s Delight, à l’occasion du Festival International de la Chanson de Granby. Ce festival, reconnu pour sa découverte de talents francophone, a permis à HYL de se produire devant un public dont les références étaient différentes de celles du Vieux Continent. Et Banco ! Il a rencontré là-bas des professionnels qui ont eu envie de travailler avec lui, de le faire tourner. Il a d’ailleurs été de nouveau invité à se produire au Québec à Rideau, certainement le plus gros rendez-vous de professionnels de la chanson francophone d’Amérique du Nord.
On l’a rencontré en mars dernier peu de temps avant la release party de son très recommandable nouvel album Les Croisements au Hasard Ludique à Paris.
Alors, comment s'est passé Rideau ?
HYL : C'était une expérience incroyable. J'étais sous tension : un aller-retour transatlantique pour vingt minutes de concert. Habituellement, nous évitons ce genre de déplacement, trop pénalisant écologiquement et logistiquement. Mais là, nous n'avions pas le choix. Il fallait que ce soit parfait. Le matériel était loué, les frais engagés, la pression palpable. La programmation était idéale, le public réceptif. Tous les astres étaient alignés. Et le concert a été une réussite. Nous avons reçu des retours dithyrambiques. Plusieurs dates se sont enchaînées suite à cela. A priori, une tournée de quinze concerts se prépare pour avril au Québec (ndlr : une tournée qui s’est déroulée sur les routes enneigées). Trois semaines en minivan. Ce sera intense, mais exaltant.
Est-ce que cet album, "Les croisements", marque pour toi une évolution stylistique ? Te sens-tu plus proche d'un genre en particulier ?
HYL : Il y a indéniablement une évolution par rapport à nos précédentes créations. Mes goûts changent, et ma musique en reflète les métamorphoses. Récemment, j'écoute davantage de pop, ce que je ne faisais pas auparavant. Des artistes comme Zélie, Zaoui, cette nouvelle scène pop française m'inspirent. Cela influence naturellement mes mélodies, mon écriture. L'époque où je n'écoutais que du rap est derrière moi. Désormais, mes inspirations sont plurielles.
Par rapport à "Monopoly", le précédent EP, je ressens une plus grande liberté. Je n'ai plus peur d'utiliser des sonorités non rap. Si je veux m'exprimer sur une base de drum and bass, je le fais. Si un morceau prend des accents de chanson française, ou de funk, peu importe. Je ne me bride pas. Je suis en autoproduction. Aucun label ne me dicte quoi que ce soit. Autant utiliser cette liberté pleinement.
Aujourd'hui, on nous reconnaît pour cet éclectisme. Des artistes reconnus m'ont encouragé à explorer cette diversité. Selon eux, la cohérence vient de la voix, de l'écriture, du cadre de création. Que l'on navigue entre les genres n'a plus d'importance, tant que le son reste identifiable. C'est un conseil que j'ai pris à la lettre. Je l'avais commencé sur "Monopoly", je l'assume pleinement dans "Les croisements".
Un autre élément d'évolution, c’est que l'album a été conçu sur une période courte, un an seulement. Cela a favorisé l'unité. Moins de temps implique moins de changements intérieurs. Je raconte ma vie, mes émotions, ce qui m'inspire. L'ensemble est plus homogène, empreint d’une mélancolie que je me trainais à ce moment-là. Une même atmosphère traverse les titres, du premier au dernier.
Stylistiquement, cela reste du rap. Mais un rap de plus en plus mélangé à la pop, à la chanson française. Moins slamé, plus chanté.
Parmi les morceaux, y en a-t-il un que tu considères comme particulièrement intime, qui te ressemble davantage ?
HYL : Ils me ressemblent tous, à huit titres, chacun doit porter ma voix. Mais "Je ne veux pas rentrer" est sans doute le plus intime. C'est le premier que j'ai composé seul. Habituellement, je travaille avec des compositeurs. Cette fois, tout est parti de moi, dans un salon, avec une guitare. Une boucle simple, des accords, un texte. Puis des musiciens talentueux sont venus enrichir cette base.
Ce morceau parle du décalage ressenti vis-à-vis du monde. D'un moment où j'ai dû quitter mon appartement, faute de moyens. Retour chez ma mère, à un âge où ce n'est plus vraiment la place d'un homme. J'étais en errance, entre deux canapés, sans clé. Ce titre en est le témoignage.
Un autre, "Adulescence", est adressé à l'enfant que j'étais. Celui de douze ans, qui rêvait de musique, alors que les adultes lui parlaient de prudence. Mon père, dans toute sa bienveillance, m'encourageait à finir mes études, me rappelait que réussir dans ce milieu relève du miracle. Il avait raison. J'ai achevé mes études. Mais aujourd'hui, je vis de ma passion. Ce morceau est un message de confiance envoyé à cet enfant, une façon de lui dire : "tu as bien fait de rêver". L'idée m'est venue après la lecture d'une bande dessinée bouleversante, "Quelqu'un à qui parler" de Grégory Panaccione, qui traite justement de ces dialogues intimes avec soi-même. Ce fut un déclic.
Et justement, comment écris-tu ? Tu es souvent en déplacement, en concert, dans l'urgence propre aux artistes indépendants...
HYL : J'écris partout. Dans le train, dans le métro, entre deux rendez-vous. Parfois, un texte surgit alors que je devrais faire tout autre chose. D'autres fois, je me pose volontairement devant un cahier. J'écris autant à la main que sur mon téléphone. L'écriture change selon le support. J'aime varier.
Souvent, j'écris sans musique, avec de simples fonds de piano. Mais j'écris aussi en studio, avec mes compositeurs, Hoody Boy ou Florent Maurin. L'inspiration peut venir d'une boucle qu'ils composent en direct. Il m'arrive alors d'écrire sur l'instant, une sorte de premier jet instinctif, que je retravaille ensuite. Ils m'envoient aussi des instrumentaux sur lesquelles je pose ma voix plus tard.
Il n'y a pas de méthode unique. Et c'est sans doute pour cela que les morceaux sont si différents. À Paris, par exemple, j'aime énormément écrire dans le métro. Les gens y prononcent parfois, sans le savoir, de véritables punchlines. Mon oreille reste en alerte, toujours.
Tu as beaucoup participé à des tremplins. Quel regard portes-tu aujourd'hui sur cette expérience ? Et la recommanderais-tu à un jeune artiste ?
HYL : Absolument. Les tremplins ont été une étape essentielle. On m’a souvent dit qu’il existait mille façons de se faire connaître ; celle-ci en faisait partie. J’ai suivi l’exemple d’artistes qui étaient passés par là avant moi, et cela m’a énormément aidé.
Je recommande à tous les jeunes artistes de se confronter à ces scènes. Quand on n’a pas encore de public, être vu par des professionnels peut changer bien des choses. Ce sont eux qui peuvent vous programmer, vous conseiller, vous ouvrir les portes d’un monde complexe qu’est celui de la musique. Grâce à ces tremplins, j’ai accédé à l’intermittence. J’ai gagné en visibilité, en confiance.
Aujourd’hui encore, je participe à des tremplins, mais à un autre niveau. Les concours deviennent plus exigeants, plus prestigieux. On vise les "grands" : Le Chantier des Francos, Les Inouïs, Le FAIR. Des marches difficiles à gravir, mais importantes. Les tremplins m’ont aussi permis de rencontrer des artistes formidables, avec qui je suis resté en contact, parfois même en collaboration.
Ils m’ont offert un réseau. Et dans ce milieu, on me l’a toujours dit : l’essentiel est là. Savoir s’entourer. Créer des liens. Les programmateurs rencontrés lors de ces concours nous ont ensuite invités sur de grandes scènes, dans des festivals importants. Je leur dois beaucoup. Et je leur suis infiniment reconnaissant.
Tu es également très impliqué dans la scène toulousaine, notamment avec le projet K7. Peux-tu nous en parler ?
HYL : K7, c'est un projet collectif auquel je suis profondément attaché. Nous sommes cinq : quatre musiciens, et moi dans le rôle d’animateur-rappeur. Ensemble, nous avons conçu un format d’open mic avec instrumentations en live. Peu de groupes proposent cela en France, et à Toulouse, nous sommes les seuls à le faire à cette échelle.
Ce projet repose sur une envie simple mais puissante : transmettre. Offrir une scène, dans des conditions professionnelles, à la nouvelle génération d’artistes. Beaucoup n’ont jamais eu l’opportunité de se produire avec de vrais musiciens, dans une salle digne de ce nom. K7 leur en donne la possibilité. Cela fait plus de trois ans que nous faisons vivre cette aventure, et je continue de m’émerveiller à chaque soirée.
Lors du cinquantième open mic organisé au Métronum, nous avons vu les choses en grand. Trente artistes émergents toulousains se sont succédé sur scène. Nous avons réuni plus de 350 spectateurs. C’était un pari fou, mais il a porté ses fruits. Personne, avant nous, n’avait tenté cela dans cette salle. Pour moi, c’était un honneur immense d’animer cette soirée. Une fierté aussi, car à Toulouse, beaucoup m’identifient autant comme le rappeur d’HYL que comme la voix de K7. C’est devenu une signature, une responsabilité aussi, que j’embrasse pleinement.
Au-delà de la scène, je crois profondément en l’importance de faire vivre la culture de sa ville. Nous sommes nombreux à nous y employer. K7 en est un bel exemple, mais il y a tant d’autres initiatives locales qui mériteraient d’être soutenues et mises en lumière.
Et pourtant, je t’ai découvert à Granby. Comment expliques-tu que nos chemins ne se soient pas croisés plus tôt, alors que je m’intéresse de près à la scène musicale ? Y a-t-il, selon toi, un cloisonnement des réseaux ?
HYL : Tu n’as pas été le seul à me découvrir là-bas, et c’est d’ailleurs ce qui est fou. On croise à Granby des professionnels français qui n’avaient jamais entendu parler de nous avant. Non pas par manque de visibilité, mais parce que le vivier est immense. Il y a tant d’artistes, tant de scènes parallèles. Et peu de places dans les dispositifs d’accompagnement, les programmations.
On fait partie de ces nombreux artistes qui travaillent sans relâche pour exister, mais on ne peut pas être partout. Pourtant, on tourne beaucoup. En moyenne, quarante à cinquante dates par an. C’est déjà énorme, et peu d’artistes en développement peuvent en dire autant. Malgré cela, certains passent encore entre les mailles du filet.
Je ne pense pas que les scènes soient réellement cloisonnées, du moins pas dans le réseau chanson. Ce milieu reste très ouvert, très solidaire. En revanche, du côté des musiques actuelles ou du rap, il peut y avoir davantage de barrières. Les dynamiques sont parfois très régionales. À Toulouse, nous sommes bien identifiés. Mais dès qu’on s’aventure hors de notre territoire, notamment dans des SMAC ailleurs en France, il faut se réinsérer dans un autre tissu local, parfois fermé.
À l’inverse, les réseaux de chanson, dont Granby fait partie, sont très bien maillés, avec des passerelles, des festivals comme Avec la Langue, qui fédèrent. HYL n’est qu’un fragment de cet écosystème immense, où pleins de projets brillants cohabitent. Nous ne sommes pas encore au cœur de tout cela, mais nous avançons, humblement.
Justement, la scène toulousaine regorge d’artistes. Entre les générations, existe-t-il des ponts ? As-tu des liens avec des figures historiques comme Bertrand Betsch ou Michel Cloup ?
HYL : Pas directement, non. Ces artistes appartiennent à une génération précédente. Je connais surtout ceux de ma propre génération, et celle qui émerge aujourd’hui. Cela dit, à Toulouse, le réseau rap devient de plus en plus solidaire, maillé, uni. La plupart des artistes émergents se connaissent, se soutiennent. Il en va de même dans la pop-chanson francophone, où je retrouve des amis avec qui j’ai partagé des scènes, des tremplins, des formations.
Dans la scène anglophone, certains noms retiennent mon attention : Madam, Damantra, Blue Jay, ou encore Mel, une toute jeune artiste qui chante en anglais et qui est incroyablement talentueuse. Mais mon univers reste celui du rap et de la chanson française. C’est là que se situent mes affinités artistiques les plus profondes.
Et comment vis-tu l’organisation d’une tournée, dans une structure indépendante comme la tienne ? Est-ce encore possible aujourd’hui ?
HYL : C’est difficile, très difficile. On réfléchit toujours en termes de tournée, bien sûr, mais les obstacles sont nombreux. Nous sommes encore considérés comme artistes émergents, même si cela fait des années que nous travaillons. Notre structure, 22h04, est petite mais engagée, et elle se bat chaque jour pour nous trouver des dates. Moi aussi, je suis pleinement impliqué dans cette quête.
Nous avons eu la chance, ces dernières années, de tourner beaucoup : une vingtaine de dates l’été dernier, plus d’une quarantaine les deux années précédentes. Cela incluait des premières parties marquantes, comme celles d’Anna Kova ou de PihPoh à Toulouse. Mais cette année, c’est plus compliqué.
Les coupes dans les budgets culturels, les subventions en berne, les festivals qui peinent à se relever du Covid... Tout cela a fragilisé l’écosystème. Les programmateurs prennent moins de risques : ils misent sur une grosse tête d’affiche et remplissent le reste avec des artistes très peu coûteux. Nous, on est au milieu. Trop professionnels pour être bénévoles, mais encore trop jeunes pour être incontournables.
Pour cet été, nous espérons atteindre une quinzaine de dates, avec beaucoup de petits lieux, de structures associatives. Nous nous adaptons. On rame plus qu’avant, c’est vrai. Mais on garde le cap. Et les dates tombent déjà pour l’an prochain, ce qui est bon signe. On sent que c’est une année de transition, une année fragile. Il va falloir se réinventer, mutualiser, chercher d’autres types de financements, peut-être faire appel au mécénat ou au crowdfunding. Une chose est sûre : il faudra de l’inventivité pour survivre.

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