Pièce de Anne-Marie Sapse, mise en scène par Fred Fayt Thérisod avec Frédéric Thérisod, Albert Dufer, Delphine André, Julie Léger, Christophe Rouillon, Rosalie Bonneville, Veronique Multon.
Coup de chapeau à la Compagnie du Feu et d'Art d'avoir eu l'ambition de vouloir monter "La Malédiction du Cygne", une pièce "scandinave" écrite par l'auteure contemporaine étasunienne Anne-Marie Sapse.
Le metteur en scène, Frédéric Thérisod, qui joue également Vaïno dans la pièce, l'avait déjà rencontrée en adaptant son "Yseult aux blanches mains".
Dramaturge, philosophe, auteure d'ouvrages de vulgarisation scientifique et par ailleurs poète, Anne-Marie Sapse est un personnage singulier. A première vue, si l'on n'a aucun renseignement sur elle, on pourrait croire que "La Malédiction du cygne", et les beaux costumes de Gudrun comme le décor avec ses façades de maisons nordiques stylisées à l'arrière de la scène iraient dans ce sens, qu'on est face à l'adaptation d'une légende finnoise portée au théâtre par un auteur de la génération d'Ibsen et fortement inspiré par le génie danois.
Non, il faut insister : on est face à un texte écrit au XXIe siècle par quelqu'un qui a su s'emparer d'une atmosphère mythologique nordique peu connue du reste des Occidentaux. Ainsi, elle fait référence au Tuonela, le royaume des morts largement mentionné dans le Kalevala, l'épopée nationale finlandaise.
Un instant, on sera tenté d'y voir une parodie qui nécessite de la grandiloquence et charrie des scènes qu'on croirait interpréter au second degré.
D'entrée, l'atmosphère est sombre, presque lugubre et inquiétante. Pourtant Kaisa (Julie Léger) et son mari Jan (Christophe Rouillon) sont autour d'une table et ne font que parler. Leur sujet : Elle (Delphine André), la sœur de Kaisa qui ne s'est toujours pas remise de la mort de leurs parents et se survit dans une langueur morbide nourrie par la légende du cygne maudit. Quand elle apparaît, fantomatique et sans élan vital, on sent qu'elle est porteuse d'un poison mortel. Dans le deuxième acte, c'est une autre famille qui prend place. Ahti (Albert Dufer) est marié avec Kylliki (Rosalie Bonneville), une blonde fragile et diaphane, comme on s'y attend dans les contes. Ils sont heureux, trop sagement heureux peut-être. Quand le jeune homme rencontre sa voisine, Elle, il tombe fou amoureux et prend au pied de la lettre tous ses délires.
Dans le dernier acte, tout est en place pour le drame. Malgré les avertissements de sa mère (Véronique Multon) qu'effraie son exaltation soudaine, Ahti promet à Elle de la débarrasser de son cauchemar aux ailes blanches. Mais que peut un homme, aveuglé par l'amour, contre un volatile qui hante les Enfers ?
Si l'on entre dans l'univers d'Anne-Marie Sapse, guidé par Frédéric Thérisod qui connaît parfaitement l'auteure et son œuvre, aidé par une excellente distribution, on aura le plaisir -désormais rare - d'assister à une "vraie" pièce de théâtre avec une intrigue qui se développe au fur et à mesure, qui concerne sept acteurs et qui n'hésite pas à prendre le chemin de moins en moins emprunté du mélodrame.
Certes, il y a un petit risque que certains spectateurs n'adhèrent pas à cette prose alternant banalités et fulgurances et échappent au climat onirique dans lequel les autre s'enfonceront, contents au final d'avoir découvert une auteure qui se démarque de la norme. Mais qu'ils se rassurent : ils s'apercevront vite que "La malédiction du cygne" est une pièce qui sait tracer son chemin. Elle ne laisse personne indifférent et l'expérience théâtrale qu'elle génère est de celle que l'on aimerait vivre à chaque représentation.
