Réalisé par Jérémie Battaglia. Documentaire. 1h33. Sortie le 7 mai 2025.
Il y a quelques semaines a été diffusé un grand film sur la tauromachie, "Tardes de Soledad" d'Albert Serra. Centré essentiellement sur un toréador péruvien, il décrivait le face-à-face classique du toréro face à la bête et aboutissait à un duel cérébral dépassant la trivialité d'une mise à mort.
L'ambition de Jérémie Battaglia est apparemment bien moindre puisqu'il suit deux garçons du Sud de la France, jamais en habits de lumière mais en pantalon et polo blancs pratiquant une lointaine variante de la corrida espagnole, la "course de taureaux camarguaise"
Ici, pas de mise à mort mais un jeu de chat et de souris où une myriade d'hommes en blanc comme Jawal et Belk, cherchent à s'emparer à la barbe du taureau d'une cocarde et de différents éléments accrochés dans ses cornes. On se doute que l'animal préhistorique, tout noir et tout furieux, n'aime pas qu'on vienne le titiller même si on n'est qu'une mouche agaçante qui veut s'emparer des fanions et des accroche-cornes, valant un certain nombre de points qui déterminent des primes et des places au championnat de France de la discipline. Ces jeunes gens fougueux et casse-cous sont passionnés par ce jeu qui tient plus de chat-perché que de l'art taurin traditionnel.
Pendant tout le film, on constatera que ces jeunes gens n'ont pas froid aux yeux et risquent des accidents mortels ou des mutilations graves. Le père d'un des deux protagonistes, ancien participant aux courses dont il a transmis le virus à son fils, est un parkinsonien précoce au corps supplicié...
Ce qui attire l'attention de Jérémie Battaglia, qui filme vraiment bien ce "sport" et en montre dans chaque plan la dangerosité, c'est que ses deux héros sont musulmans et appartiennent à la deuxième ou troisième génération de maghrébins installée en France. Ils ont trouvé dans la passion des taureaux un moyen de s'intégrer sans illusion sur une partie de leur public, dans cette région du Sud faisandée par des idées nauséabondes. Certains, aujourd'hui, regardent peut-être les "raseteurs" comme Jawad ou Belkacem avec la secrète envie qu'ils se fassent embrocher. Les deux aficionados n'en ont que faire : ils n'ont envie que d'être les meilleurs, qu'importe si le jeu n'en vaut pas financièrement la chandelle. C'est un moyen pour eux de s'affirmer. Jérémie Battaglia décrit leurs cercles amical et familial, les montrent comme des garçons réfléchis et positifs. Il faut le dire : ils sont beaux, élégants, infiniment humains quand le taureau les martyrise. Ils ne feront pas l'unanimité d'un monde gangréné par la bêtise et la haine raciale, mais ils apporteront une petite pierre à l'utopie en péril, celle d'un monde qui s'améliore par l'exemple.
En tout cas, "Une jeunesse française" de Jérémie Battaglia redonnera du courage à ceux qui désespèrent à chaque bulletin d'information. Le documentaire n'est pas didactique mais plein de bonnes ondes. Un "feel good movie", finalement. On espère que Jawal et Belkacem continueront longtemps à s'amuser et seront épargnés des coups durs qui jalonnent une discipline qu'on n'aimerait pas voir pratiquer par ses enfants, à l'image de la mère de l'un des garçons qui attend, sans se plaindre, à chaque fin de compétition de savoir ce qui, cette fois, est advenu de lui...