26 ans. Cela faisait 26 ans que The Jesus Lizard n’avait pas sorti de disque. Rack (2024) est donc le septième album studio de ce groupe américain culte qui a inventé – excusez du peu – son propre style. Un mélange de noise rock tordu et de post hardcore qui vacilleraient entre The Birthday Party, les syncopes du jazz et l’univers clinique et glacial du défunt Steve Albini (leur producteur mais aussi celui de Nirvana, PJ Harvey, The Pixies, etc. et par ailleurs fondateur des influents Shellac, Rapeman, Big Black…). De son vivant, il ne cessera de clamer que The Jesus Lizard étaient les meilleurs musiciens avec qui il n’ait jamais travaillé. Il produira deux de leurs albums (les incontournables Goat en 1991 et Liar en 1992) avant qu’ils ne soient signés sur une major company (période dont on retiendra et conseillera Shot en 1996).
Référence majeure pour Nirvana (avec qui ils partagèrent le single "Puss / Oh The Guilt !" en 1993) et pour des hordes de formations bruitistes, hardcore, post punk, The Jesus Lizard a beaucoup été copié mais jamais égalé. Fondé en 1987 puis sabordé en 1999, ils s’étaient vaguement reformés pour une tournée en 2009 et quelques apparitions ici ou là. Contre toute attente, ils sont à nouveau sur la route et se produiront à Paris (Élysée Montmartre le 17 Mai) et à Lyon (Épicerie Moderne, Feyzin / Lyon le 4 Juin).
C’est lors de leur tournée anglaise en janvier dernier et notamment à Manchester, Londres et Brighton que nous les avons interceptés. Rendez-vous avec David Yow, le plus charismatique de tous les chanteurs au physique… quelconque. Aussi attentionné et prévenant à la ville que dévergondé et dangereux sur les planches, il n’y déambule plus forcément à poil, souillé de sueur, de mauvaise bière et parfois de sang mais ses prestations scéniques restent sauvages. On le surprend encore électrifié par des spasmes, en train d’éructer, de mitrailler du molard, ou de surfer sur un océan de bras tendus à qui il balance des coups de santiags. Une prouesse à 64 ans, l’âge où d’autres, rincés, prennent leur retraite.
David Yow (il s’étire) : J’ai encore des courbatures et des bleus suite au concert d’hier à Londres. Ça tire de partout (rires). Quand nous avons décidé d’accepter de tourner pour promouvoir Rack, la question s’est posée de savoir si je pourrais tenir le coup physiquement. Je suis vieux et je ne voulais pas décevoir notre public habitué à des concerts euh… énergiques. Hurler et sauter partout pendant 90 minutes c’est beaucoup plus crevant qu’une séance de sport de la même durée. Donc, il a été nécessaire de recruter un coach, 3 fois une heure par semaine. Cela a été une véritable torture. Un putain d’enfer à base de cardio, d’endurance, de stretching et de douleurs musculaires. Mais, petit à petit, je me suis remis sur pieds et j’ai retrouvé un semblant de condition physique.
Rack a bénéficié d’un accueil dithyrambique, la tournée est quasi sold-out, vous pensiez être restés aussi populaires et attendus depuis toutes ces années ?
David Yow : Le groupe était officiellement inactif. Même si nous n’avions jamais issu un avis de décès officiel, dans mon esprit, l’aventure The Jesus Lizard était close. Ces dernières années, sans m’en informer, les autres se sont mis à s’échanger des idées, à composer de manière informelle. Ils m’ont envoyé 4 ou 5 squelettes de titres. Subitement, j’ai été envahi par une poussée d’excitation. Alors, je m’y suis mis. Des idées de paroles ont commencé à germer. Mis à part "Lord Godiva" que nous avions ébauché en 1997, tous les morceaux sont nouveaux. La composition s’est étirée sur cinq ans et a été d’autant plus complexe que nous habitions aux 4 coins des USA. Mais, cela a pris forme et au final, nous sommes comblés par le résultat.
Tu affirmes souvent que The Jesus Lizard est ce qui t’a le plus apporté dans ta vie. Mais alors, depuis votre arrêt, d’où provenaient ton adrénaline et ton excitation ?
David Yow : Mis à part une parenthèse rapide avec le groupe Qui, un disque solo (NDA Yow : "Tonight, You Look Like A Spider" Joyful Noise. 2013) et des concerts avec Flipper, des années se sont écoulées sans que je ne fasse de musique. Cela me convenait. Autant dire que ma vie vient subitement de changer de rythme. On tourne jusqu’à la fin novembre (Europe, USA, Australie, Japon) puis on verra bien ce qu’il se passera par la suite. Outre la musique, les autres musiciens (NDA : Mac McNeilly batterie, Duane Denison guitare et David Wm. Sims, basse) sont et restent mes meilleurs potes. Je les aime. J’en connais certains depuis l’époque où j’étais dans Scratch Acid (NDA : groupe pionnier du noise rock US qui a existé entre 1982 et 87, et basculé vers The Jesus Lizard). C’est avant tout une aventure humaine. Et elle a été belle, ponctuée par beaucoup plus de hauts que de bas. Nous avons conscience d’être chanceux. C’est donc purement génial de prolonger notre histoire et de passer encore plus de temps ensemble. Et sur scène, notre cohésion reste magique.
Tes paroles n’ont jamais été véritablement engagées pourtant, on perçoit de nombreuses références à la situation politique actuelle.
David Yow : Je n’arrive toujours pas à croire que cette merde de Trump est de nouveau à la Maison-Blanche. Les paroles des chansons ont été écrites avant son élection donc elles décrivent plus une atmosphère que des faits. Néanmoins, je le déteste plus que tout et cela m’attriste profondément de voir que le pays et mes concitoyens sont précipités dans ce chaos. La société est de plus en plus fracturée entre les pros et les antis. Je ne vois pas comment une réconciliation est possible entre les républicains et les démocrates. J’habitais à Los Angeles. Tous mes potes sont ouverts intellectuellement. Je suis entouré de personnes avec un minimum d’éducation et de jugeotte. Mais récemment, durant la tournée américaine, on s’est retrouvés à conduire à travers le Midwest et là, tu vois tous ces gens qui portent des flingues et qui mettent des drapeaux stupides de Trump ou d’autres choses sur leurs pick-up ou leurs devantures de maisons. Il y en a un paquet et je peux te dire que c’est flippant.
Outre le second mandat de Trump, il y a plusieurs thèmes qui semblent t’inquiéter. L’essor de l’IA ?
David Yow : En dehors de la musique, mon boulot consiste à faire de la retouche photo ou vidéo. Je vis de cela depuis longtemps. Ces dernières années, je passais donc mes journées sur Photoshop. A ce titre, je suis particulièrement inquiet de l’essor de l’IA dans un pays géré par Trump. Il est coutumier de la désinformation et amateur de fake news. Il l’utilise beaucoup et fait tout pour en promouvoir l’essor et ce, de manière dérégulée. Dans un domaine de l’image et de la vidéo, je vois très ce qu’on peut en faire de bien ou pas. J’étais très inquiet lors de son apparition et je le suis un peu moins car il existe de plus en plus d’outils pour savoir comment telle ou telle création a été générée. Notamment dans un domaine graphique. Encore faut-il que le public ait le réflexe de vérifier cela. Mais quand ces fausses images seront couplées à des fausses informations alors, je crains le pire. On rentre de plus en plus dans un univers propre à la science-fiction. Pendant encore combien de temps est ce que l’IA va nous permettre à nous, humains, de continuer à vivre librement avant de nous considérer comme des parasites qui nuisent à son essor et donc se séparer de nous ? Je ne pense pas que cela arrivera de mon vivant mais cette hypothèse ne me semble pas si délirante que ça (rires).
Justement d’où vient ton inspiration en ce qui concerne les paroles ?
David Yow : En général, je débute en faisant des séances d’écriture automatique. Pendant 20, 30 ou même 40 minutes, je griffonne des mots, des expressions, des associations d’idées. Peu importe le sens, la phonétique ou la longueur. Il y a toujours quelque chose qui en sort. Plus tard, à tête reposée, je vais tirer certains fils et les dérouler de manière un peu plus cohérente. Puisque tu es français, le morceau "Moto(R)" s’inspire d’une expérience survenue à Paris. J’avais bu beaucoup de café et subitement je devais aller aux chiottes. Dans la rue, je rentre dans vos toilettes avec porte coulissante. Je m’installe et là, la porte s’ouvre pour ne plus jamais se refermer. J’étais mort de rire. Les passants étaient complètement interloqués.
"Hide And Seek" est inspiré d’une fable mexicaine, d’une sorcière qui tuait ses propres enfants. Le phrasé est directement emprunté à la chanson "Con Toda Palabra". Elle figure sur l’album The Living Road (2003) de Lhasa De Sela. Cette artiste canadienne est morte depuis quelques années. Elle chantait en espagnol et en français. Elle a une influence considérable sur moi et The Living Road est mon album préféré de tous les temps. Je crois que c’est la première fois que je m’inspire directement d’un autre artiste.
Compte tenu de l’univers musical dans lequel tu évolues, c’est surprenant que cela puisse être ton disque préféré, non ?
David Yow : En fait je n’écoute pratiquement jamais de musique à la maison. Parfois en bagnole. Je sais qu’il y a des tonnes de groupes excitants ces jours-ci mais je ne dépense pas d’énergie à vérifier cela, à fouiner. Et même quand un pote me glisse le nom de quelque chose de cool, j’oublie d’aller écouter. Parfois et c’est rare, il m’arrive de me replonger dans mes grands classiques comme Led Zeppelin, The Birthday Party (avec Nick Cave), The Beatles, Elvis Costello, T-Rex, The Dickies, Flipper… Depuis le début de la tournée, tous les groupes qui ouvrent pour nous, ne cessent de nous expliquer à quel point on a été important pour eux. Ils sont impressionnés de nous rencontrer. Cela nous fait sourire mais au fond, nous sommes sincèrement flattés d’avoir eu tant d’influence et d’avoir pu créer quelque chose artistiquement à part.
Crédits photos : Dominique Mesmin