Adaptation de "L'Ambigu" de Roland Topor, mise en scène par Carmen Samayoa avec Fabrice Delorme.

Tout ce qui permet de raviver et de ranimer la mémoire du grand Roland Topor doit être obligatoirement chroniqué. Quand, comme ici avec "L'Ambigu", mis en scène par Carmen Samayoa et interprété par Fabrice Delorme, le résultat est quasi parfait, on est heureux...

On tend l'oreille et le rire homérique de Topor revient aux oreilles... et l'odeur de son cigare, fumé chapeau melon sur la tête.

Topor, c'est un touche-à-tout génial (pléonasme). Bien entendu, ses dessins et ses peintures suffisent à sa postérité. Mais ce petit bonhomme qui n'a pas voulu s'éterniser sur terre pour ne pas devenir un monument national a impressionné tous les arts. Littérature, cinéma, théâtre, dessin animé, il n'a jamais rien traité en dilettante et les Ribes, les Savary, les Polanski avec qui il a collaboré n'ont jamais regretté de l'avoir suivi dans ses délires maîtrisés.

Faut-il l'écrire ? L'Ambigu date de 1996, soit quelques mois avant qu'il ne quitte son enveloppe terrestre, et il avait échappé à la vigilance de beaucoup de ses encore contemporains...

On ne sait pas dans quel contexte il l'a proposé, mais on sent, sauf à quelques répliques provoquant le rire, qu'il ne s'amusait plus ou plutôt avait décidé de s'amuser à jouer les "Classiques". Car L'Ambigu est un seul-en-scène où le personnage central est multiple et, pour être schématique, contient en lui les principaux caractères de Dom Juan. Fabrice Delorme avec ses beaux yeux qui semblent fixer chaque spectateur, personnellement et intimement, joue à la fois Don Juan, Sganarelle, Dona Elvire. Et pas que. Et puis Topor ne cherche pas d'écrire à la manière de Molière ni des librettistes de Mozart et autres. Il invente une langue classique qui épatera les spécialistes des siècles concernés par Don Juan et ses conquêtes. Une langue d'une beauté rare. A tel point qu'on s'en voudra de ne pas avoir été préparé à telle fête des mots. S'il y a un conseil à donner au spectateur futur -Avignonnais sans doute -c'est de lire au préalable le texte de Topor ou de ne pas s'attendre à une pochade marrante mais à un véritable événement théâtral inattendu. Fabrice Delorme, grand sourire et beau costume blanc, mérite de ne pas être sous-estimé : maintenant qu'il a avec Carmen Samayoa ressuscité un texte de Topor de premier ordre, il est facile de prévoir que des acteurs et des metteurs plus célèbres vont s'en emparer. On parie, et gros, que leur successeurs ne parviendront pas à ce petit miracle qu'eux ont réussi à créer sur une petite scène.

Pour l'heure, et ce n'est que justice, Fabrice et Carmen vont toucher les dividendes de leur courage. Car il en faut pour sortir Topor de son purgatoire et pour le sortir à une époque conformiste où la laideur se vend bien.

Tel un Diable, Topor est prêt à surgir de sa boîte. Que les jeunes qui vont le découvrir ne s'étonnent pas s'ils s'éprennent de cet homme aux mille facettes. Qu'il ait existé aux temps dits des Trente Glorieuses confirme qu'un humoriste teinté d'un moraliste valait bien mieux que tous les taux de croissance à deux chiffres de l'époque.