Spectacle écrit et mise en scène par Astawabi Dembele, avec Kristina Strelkova, Marie Philippe, Fatoumia Mladjao et Dipti Mahadev.
Elles sont quatre, effarouchées dans le rectangle obscur qui forme les limites de ce bord du monde. Chacune vient d'un continent différent mais converge vers le même point : cette frontière quasiment infranchissable, cet ultime obstacle qui, une fois contourné ou sauté leur permettrait d'entrer dans ce qu'elles pensent être la "porte du paradis". Mais elles n'en sont pas là, ces migrantes à qui il faut bien donner un nom commun et qui pourraient aussi bien s'appeler "survivantes" ou "rescapées".
La plus jeune était partie avec son père et sa sœur. Là voilà seule au milieu de nulle part, une "forêt" aussi angoissante que ses peurs. Heureusement, elle va croiser trois autres destins, différents du sien mais finalement pareils.
L'auteure-metteure en scène, Astawabi Dembele, n'a pas cherché à raconter une "histoire" qui se développerait et aurait un terme. Non, elle a résolument choisi un "théâtre de situation" où l'on va s'immerger dans la peau de l'autre, celui ou celle qui n'existe jamais seul(e) mais par milliers dans les fantasmes de ceux qui croient au "grand remplacement", par un trop grand nombre aussi pour ceux qui continuent de s'indigner quand coulent inexorablement les rafiots bondés qui quittent les côtes africaines, européennes ou asiatiques, chargés d'espoir et plus chargés encore de malheur.
Théâtre de situation mais aussi théâtre d'émotion quand le quatuor finit par ne former qu'un souffle unique, que la parole des unes et des autres se fait commune, qu'elles rêvent - utopie de plus - d'un avenir enchanté pour toutes...
Astawabi Dembele n'a pas seulement travaillé le texte et la mise en scène avec Laetitia Gonzalbes. Femmes au bord du monde, c'est d'abord une ambiance dans laquelle le spectateur baigne peu à peu. Lumières, sons, musiques, tout concourt à le faire entrer de plain pied dans l'écoute de l'âme et du cœur des quatre femmes.
Il ne s'agit pas pour l'auteure d'asséner une leçon sur un sujet clivant mais de proposer à chacun de se mettre un instant à la place de ses migrantes ayant accumulé les souffrances. Comment comprendre qu'il leur reste encore de l'espérance ? Peut-être en les écoutant par la voix de ses quatre comédiennes (Kristina Strelkova, Marie Philippe, Fatouma Mladjao et Dipti Mahadev) qui offrent toute leur énergie pour s'expliquer sans pathos ni misérabilisme.
On espère que les oreilles les plus sourdes au malheur du monde, les plus rétifs à la compassion s'ouvriront un instant à l'altérité présentée ici avec beaucoup de douceur et d'intelligence.