Réalisé par Albert Serra. Documentaire. 2h05. Sortie le 26 mars 2025. AvecAndrés Roca Rey.
En quelques films -mais quels films ! (Pacifiction, Liberté, La Mort de Louis XIV), Albert Serra est un des derniers cinéastes dont les sorties font événement.
Après avoir filmé Benoît Magimel dans "Pacifiction" sous toutes les coutures et lui avoir assuré un César, le cinéaste catalan revient sur les écrans avec un torero, Andrès Roca Rey, le premier matador star originaire du Pérou, qu'il suit lors d'une tournée en Espagne.
On se doute que l'idée de mettre en évidence une "activité" qu'on n'ose plus nommer "sport", par peur d'être déjà considéré pour avoir écrit ce mot anodin comme un "pro corrida", suscite déjà des réactions violentes. Tout le monde ne lira donc pas ces lignes et c'est dommage car le travail de Serra est pensé pour ne pas encourir les reproches habituels. Il a cherché tout de suite la distance, la bonne distance, pour placer sa caméra dans les arènes. Car, ici, sauf quelques brefs instants, on ne quitte pas ce lieu où se joue un drôle de drame entre un homme et un animal monstrueux. Pour complaire aux adversaires de cette rencontre mise en scène selon des rites d'un autre âge, on pourra qualifier l'homme en habit de lumière, non comme un héros affrontant la mort, mais en reprenant les termes de Cabrel Francis comme une "danseuse ridicule".
Tout au long de ses deux heures d'un documentaire qui vaut toutes les "Arènes Sanglantes" vues et revues depuis l'avènement du cinéma, on est tout proche des deux entités mythifiées ou dénigrées. Le jeune et frêle torero qui n'hésite pas à frôler les cornes affutés du bovidé, rendu furieux par ses assistants qui l'ont agacé et meurtri avec des banderilles qui ont rang de poignards, fait face à une masse dont on finira par voir une langue gigantesque sortir de sa bouche d'animal mort.
Une des idées de Serra a été d'équiper de micros l'escouade de "domestiques" qui servent le torero. Entre culte de la virilité et langage de charretier, les mots qui sortent de leurs bouches contrastent avec ce que les aficionados veulent vendre comme un spectacle plein de noblesse et de panache. Traiter une bête qu'on meurtrit et qu'on met à mort de "fils de pute" ne grandit pas les peones qui entourent Andrès Roca Rey. On doit pourtant admettre qu'il dégage en lui quelque chose de paradoxal, ce "minus" toujours d'après Cabrel. Il a, en effet, tout du gringalet, mais on lui concède un courage énorme, une volonté de fer et un regard presque de fou quand il doit abattre celui qu'il vient de dominer...
On est saisi, qu'on le veuille ou non, par cet affrontement que Serra suit sans être distrait par ses à-côtés. Peut-on parler de voyeurisme ? Non, de plus, ce qui arrive rarement et que les adversaires de la tauromachie jugeront comme un subterfuge pour faire passer la pilule de toutes ces chairs vouées à la boucherie, le matador péruvien refuse d'achever un toro qui lui a donné un sacré fil à retordre.
Quelles leçons Serra cherche-t-il à nous donner ? Faut-il vraiment essayer de savoir dans quel camp manichéen il se range ?
En tout cas, des images de cette force, on en voit pas toujours sur un écran. Même quand il s'agit de zones de guerre avérées.
Pas certain qu'il faille en tirer une leçon. Encore plus prétendre que Serra livre un documentaire réquisitoire, qu'il soit impartial ou qu'il enfume ses spectateurs et insidieusement les transforme en futurs aficionados...
"Tardes de Soledad" d'Albert Serra se regarde, pour certains il donne à voir des images insoutenables ou tout au moins dangereuses car spectaculaires et répondant au canon d'une certain esthétique.
Finalement, on en conclut qu'on est devant des images dont l'assemblage forme une œuvre. On ne sait quoi en penser...Et si c'était cette interrogation qui faisait sens ?
