On ne se lasse jamais de lire un ouvrage d’Aharon Applefeld, immense écrivain israélien décédé en 2018, enterré sur les hauteurs de Jérusalem, dans le carré des "êtres précieux" de la ville. Les éditions de l’Olivier ont entrepris de traduire son œuvre depuis 2004 par la voix de Valérie Zenatti.
En ce mois de mars 2025, c’est donc La ligne que nous proposent les éditions de l’Olivier, un ouvrage écrit en 1991. Avec cet ouvrage, l’œuvre d’Aharon Appelfeld a déjà commencé sa mue romanesque et porte en germe ce qui deviendra bientôt sa "ligne de force" littéraire avec la confrontation du peuple juif avec l’Histoire.
Publié en Israël en 1991, ce livre remarquable est un voyage dans l’espace et dans le temps qui montre une autre facette du talent d’Aharon Appelfeld.
Quarante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Erwin, un survivant de la Shoah, refait à l’infini le même trajet en train, à la recherche de l’homme qui a assassiné ses parents, un certain commandant SS Nacchtigall. De Naples au Grand Nord, il suit donc cette même ligne de chemin de fer, sans relâche, sur les traces de ce criminel. Les trains sont sa maison, son refuge, sa raison d’être.
Au cours de ses déplacements, il se livre à une étrange activité, recueillant des objets du culte (chandeliers, coupes, exemplaires de la Torah) qu’il amasse pour les revendre à des collectionneurs, comme autant de témoins d’un monde juif disparu.
Au travers de son périple, dans les auberges qui l’accueillent pour la nuit, il retrouve les présences devenues familières (femmes, commerçants, rabbins) qui l’accompagnent depuis le début de sa quête. Sa vie est celle d’un représentant de commerce qui n’aurait à vendre que son désir de vengeance. Un désir qui ne serait peut-être qu’un prétexte ou une sorte de camouflage, montrant qu’il est un mystérieux voyageur porteur d’une amère vérité.
Cette ligne, qui donne son nom à l’ouvrage, est celle d’une voie de chemin de fer, évidemment, que prend le personnage principal en boucle, qui relie 22 stations. C’est aussi une ligne de fuite pour cet homme pétri de vengeance à bord d’un train, une sorte de cocon pour le narrateur qui fait de ce voyage une thérapie.
La ligne est au final une fable kafkaïenne, autobiographie en contrebande d’Appelfeld. Erwin, son double de fiction, se confronte à deux exigences opposées : la confrontation au passé traumatique, au sentiment de colère, au désir de vengeance et à leur dépassement nécessaire, voire salutaire par l’écriture. A travers ce roman, on y voit l’auteur israélien traquait le spleen et les nazis. Le travail de traduction de Valérie Zenatti est toujours autant remarquable, nous permettant de toujours avoir accès à l’œuvre monumentale d’Aharon Appelfeld.