Réalisé par Constance Tsang. Drame. 1h56. Sortie le 5 mars 2025. Avec Ke-Xi Wu, Lee Kang Sheng, Haixpeng Xu, Lisha Zheng, Min Han Hsich.
"Blue Sun Palace" de Constance Tsang appartient à cette catégorie de films dont le synopsis tiendrait sur un ticket de bus et qui, pourtant, dégage un charme fou et se suit sans le moindre ennui tout en durant presque deux heures, avec au bout du parcours, le sentiment d'avoir partagé une belle histoire qui touche au cœur, profondément et sans avoir eu besoin de manipuler les spectateurs.
Un indice devrait alerter ceux qui connaissent bien le cinéma asiatique : la présence de Lee Kang Sheng, l'acteur fétiche de Tsai Ming-liang, sans doute le plus grand réalisateur taïwanais. Comédien charismatique qui a toujours su porter sur ses épaules les failles de l'univers post-antonionien de son mentor, Il joue ici, avec la même irréductible conviction, Cheung, un simple travailleur chinois immigré à New York qui vit à Fleashing, un "Chinatown" en plein Queens.
Régulièrement, il va se faire masser par une compatriote qui travaille dans un institut du même quartier où il n'est pas question de dériver vers des pratiques sexuelles. Mais rien n'interdit à un client comme Cheung de sortir avec sa masseuse, Didi (Haixpeng Xu).
Tous les deux, loin de Taïwan, de leurs familles respectives, se sont rapprochés, vont dîner ensemble et entament une relation amoureuse. Ils rêvent même de quitter New York, s'imaginent patrons d'un restaurant...
Mais les circonstances en décident autrement. La jeune femme est assassinée par un client qui voulait abuser d'elle.
Constance Tsang change alors de perspective et raconte l'amitié fusionnelle que Didi vivait avec une autre masseuse, Amy (Ke-Xi Wu). A l'image de ce qu'elle signifie pour Cheung, la disparition de Didi est pour son amie une tragédie qui fait vaciller le sens de son existence. Elle était là pour gagner de l'argent, s'enrichir, trouver sa place dans le fameux paradis américain. Ce qui est arrivé à sa camarade remet tout en cause. Par petites touches, la réalisatrice conte comment le sort de Didi enfonce ses deux personnages dans une déprime profonde.
Dans un New York à peine montré, où tout le monde s'exprime en mandarin, on perçoit le malaise qu'ils peuvent vivre. Il y a quelques semaines, on avait parlé d'un film de Sean Baker tourné bien avant "Anora" et toutes les récompenses qui ont suivi. Dans "Take Out" (2004), film qui n'était pas sans rapport avec "L'Histoire de Souleymane", un jeune clandestin chinois faisait des livraisons à vélo dans une grande ville américaine. A cause d'une dette impayé, il devait redoubler de courses à ses risques et périls.
Là également, on découvrait une communauté chinoise qui, contrairement à ce qu'on aurait pu supposé, ne se voyait pas en concurrence, mais développait, dans l'épreuve, une espèce de fraternité qui les rendait enfin humains. Dans "Blue Sun Paradise", c'est en quittant New York pour Baltimore, que les deux proches de Didi vont vraiment se découvrir. Comme on l'a déjà dit d'entrée, le film de Constance Tsang est un puzzle où il suffit d' assembler trois ou quatre grosses pièces pour le reconstituer en entier.
Il ne faut pas faire la fine bouche devant le travail de quelqu'un qui parvient à l'évidence avec une telle facilité. Ce n'est pas à la portée de n'importe quel réalisateur.
Le résultat est là : la garantie de se souvenir pendant longtemps d'avoir connu un vrai beau moment de cinéma.