Spectacle conçu et mis en scène par Philippe Torreton d'après Jean Genet avec Philippe Torreton, Boris Boublil, Julien Posada en alternance avec Lucas Bergandi.
En 1955, Jean Genet rencontra un jeune acrobate funambule, Abdallah Bentaga.
Le Funambule est un long poème d'amour et une réflexion sur la place de l'artiste dans le monde.
Philippe Torreton, qui a conçu et mis en scène ce spectacle, nous offre ici une allégorie dramaturgique du cirque, du théâtre et de la danse.
Le très beau théâtre des Abbesses se transforme pour une vingtaine de représentations en piste de cirque, un décor où rien ne manque, les pylônes, les bancs, les trapèzes, la sciure, la sueur et les larmes.
"Que ta solitude, paradoxalement, soit en pleine lumière, et l'obscurité composée de milliers d'yeux qui te jugent, qui redoutent et espèrent ta chute, peu importe : tu danseras sur et dans une solitude désertique, les yeux bandés, si tu le peux, les paupières agrafées".
Sur la scène, un comédien - Philippe Torreton -, un funambule - Lucas Bergandi ou Julien Posada - et un musicien - Boris Boublil - dans une chorégraphie quasi onirique, se regardent, se répondent et s'enjoignent d'effleurer la lumière au coeur de l'obscurité.
Tous trois nous embarquent avec grâce et puissance dans l'univers de Genet, si plein de la vie, de désir impudent, et du désespoir de l'éclairé qui voit poindre, ostensiblement, l'obscurité.
Ils sont sublimes, tous les trois.
Les fulgurances littéraires s'associent aux prouesses de l'artiste circassien Julien Posada (en alternance avec Lucas Bergandi), pour nous emmener très haut.
On ne sait si l'on frissonne aux envolées lyrique dites avec la conviction du comédien ou à celles du funambule sur son câble tendu.
La déclaration d'amour questionne l'amoureux lui-même, la place de l'artiste dans le monde, et sa propre trajectoire créatrice.
Torreton, incarne véritablement le texte et l'aura de Jean Genet. Pendant 1h15, il endosse ses mots, son attitude et son esprit pour délivrer un moment de grâce et d'inspiration.
Toute la charge émotionnelle et érotique du poème passe par ses gestes retenus ou pas, par sa voix imposante qui s'adresse au jeune acrobate, comme le ferait un narrateur invisible, un esprit, une conscience.
L'équilibre fragile du funambule est aussi majestueux qu'inquiétant, il invite dans sa danse la gestuelle du poète qui soliloque avec son corps autant qu'avec ses mots.
La tension est palpable. Que ce soit celle des mots et des désirs retenus de Genet ou celle du câble sur lequel évolue le jeune artiste au corps parfait.
La mise en scène et le décor nous embarquent illico dans une bulle de poésie circassienne, magnifique.
La musique participe à cette ambiance particulière qui nous tient en haleine du début à la fin. Boris Boublil, multi-instrumentiste talentueux instaure un climat hypnotique, on se croirait nous-mêmes sur le fil le temps du spectacle.
Philippe Torreton, en nous jetant au visage ces mots étincelants, mêlés de sable et de paillettes, nous prouve qu'il demeure l'un des comédiens essentiels de la scène française.
Un spectacle à couper le souffle !
