Spectacle de Nathalie Sarraute, mis en scène par Sylvain Maurice, avec Christophe Brault, Scali Delpeyrat et Elodie Gandy.

Tout commence dans un grand éclat de rire partagé. Un décor fixe, motif aux tendances seventies, un lampadaire et un banc servent de cadre sobre à ce huis clos où deux amis tout de noir vêtus s’esclaffent.

Mais rapidement, la pièce change de physionomie, on bascule dans une autre facette de l’amitié, moins glorieuse, moins honorable. Dans les non-dits, les blessures intimes, les jalousies, les complexes refoulés, jusqu'à toucher du doigt la paranoïa.

Pour trois petits mots lâchés de façon innocente, du moins en apparence, le château de carte s’écroule et alors refont surface les sentiments gardés au chaud dans un coin du cœur.

Est-ce que l’amitié permet aussi ce genre de mise au point sans s’en trouver ébranlée, voire désintégrée ? C'est la question que nous posait Nathalie Sarraute il y a quelques années avec cette pièce, la plus connue de son œuvre théâtrale, qui continue de résonner en chacun de nous, quelle que soit l’époque.

Poussant jusqu'à l’absurde les réactions des protagonistes, l'auteure nous renvoie à nos propres interrogations, à nos propres silences, à nos propres désapprobations étouffées le plus souvent par ménagement, n’hésitant pas à invoquer les situations les plus kafkaïennes, comme l’invention de ce tribunal où l’on juge et condamne les comportements amicaux, qui introduira l’intervention d’une tierce personne étrangère au propos (jouée ici par Élodie Grandy).

Le texte exigeant et d'une précision d'horloger permet aux comédiens Christophe Brault et Scali Delpeyrat de jouer en prenant un plaisir manifeste à rebondir sur les mots, ceux articulés et surtout sur les non-dits, de réagir aux points de suspension ou aux guillemets qui deviennent sujets à polémique. Car c'est sur cette ligne ténue que se situe l’action de cette pièce, sur cette frontière entre les mots prononcés sans y penser et ces pensées gardées pour soi sans les exprimer, dans ce no man’s land des sentiments.

L’on découvre que l’amitié (et par extension tous rapports humains) n’est que le canevas hasardeux de vérités à avouer et de blessures à taire. Par cette pièce courte en longueur mais d’une épaisseur vertigineuse, Sylvain Maurice nous démontre avec talent la puissance des mots de Nathalie Sarraute.