Aurélie Rolin a choisi de monter une pièce d'un auteur contemporain catalan, "Le dernier jour de la création" de Joan Casas. Un théâtre distancié exigeant, tant pour les comédiens que le spectateur, qui est une remarquable réussite.

Rencontre avec une jeune femme intelligente, déterminée et talentueuse.

Ce spectacle est créée par "78 Folie Théâtre". C'est votre compagnie?

Aurélie Rolin : Oui, je l'ai créée en 1999 et elle a déjà quelques spectacles à son actif. Elle travaille beaucoup en partenariat et en échange avec la Compagnie du Sarment qui a été fondée notamment par Neus Vila, Cédric Chayrouse et Anne Gerschel. Ces deux compagnies se font volontiers des échanges de services et de conseils, de matériel et de personnes.

Des compagnies sœurs en quelque sorte?

Aurélie Rolin : Exactement.

Pourquoi ce choix du texte "Le dernier jour" de Joan Casas ?

Aurélie Rolin : J'ai joué dans une pièce d'un auteur catalan "Quatre femmes et le soleil " de Jordi Pere Cerdà mise en scène par Neus Vila et je me suis intéressée aux auteurs catalans contemporains qui sont sinon inconnus du moins méconnus en France, où on préfère monter des auteurs anglo-saxons ou allemands, alors que la période de l'après franquisme est particulièrement riche.

Et je suis tombée amoureuse de ce texte de Joan Casas car j'affectionne les textes qui ne racontent pas grand-chose. A première lecture du texte, et quand Neus qui me lisait le texte en catalan et en faisait la traduction littérale, on se rendait compte qu'il s'agissait d'un échange verbal entre les deux personnages mais sans réelle action et de plus ils se disent des choses somme toute assez banales. Et c'est cela qui m'a interpellé et intéressé.

J'ai immédiatement senti qu'il y avait une possibilité de jouer et de travailler sur ce qu'ils ne se disent pas, entre les lignes du texte. C'est simple, très épuré, économique et entre les mots il y a tout ce que l'on ne se dit pas. Et théâtralement, en tant que metteur en scène, je me suis dit que cela serait intéressant de confronter les comédiens à ce qu'on appelle "la dramaturgie en creux" qui travaille plus sur le manque que sur le plein.

C'est un théâtre exigeant tant pour vous, les comédiens que le public. Cela résulte d'un choix dans votre métier ?

Aurélie Rolin : Effectivement c'est un choix. Et je suis conscience de l'exigence pour les comédiens et pour moi dans la mesure où la mise en scène est très dépouillée et ne repose sur aucun artifice de scénographie, de décor mais exigeant aussi pour le spectateur car je lui demande un vrai travail d'imaginaire, de remplir le spectacle de son propre univers, de son histoire, de sa sensibilité. Car j'aime que le spectateur ne soit pas passif, qu'il apporte des choses et je dirai même qu'il construise le spectacle.

C'est le spectateur qui fait le spectacle davantage que le metteur en scène. Et après j'ai l'utopie peut être, du moins l'ambition, que ce ne soit pas un travail élitiste. En tout cas j'aimerai qu'on cesse de donner des spectacles ou du visuel pré mâchés au spectateur en le prenant pour un imbécile. Oui, cela demande un effort et ce serait bien que le spectateur retrouve l'endurance de cet effort.

La tendance sur Paris est de proposer un très grand nombre de spectacles de pur divertissement car le spectateur veut se détendre. N'est-il pas plus difficile pour des spectacles comme le vôtre de trouver une salle et une production?

Aurélie Rolin : Bien sûr, c'est plus difficile car c'est moins fédérateur au niveau du public et que le théâtre a un gros problème pour remplir les salles. Maintenant je ne porte pas de jugement de valeur et je trouve très bien que le public aille voir des spectacles de divertissement. Simplement il ne faut pas lui proposer que ce type de spectacles. C'est comme un enfant. On veut bien lui payer un macdo le dimanche s'il sait aussi manger un filet de sole avec des haricots verts ou un plat original venu d'ailleurs, qu'il ait de la curiosité. Je conçois parfaitement que le public ait envie de voir une grande comédie ou un vrai divertissement au théâtre.

Quel est votre parcours professionnel ?

Aurélie Rolin : J'ai d'abord été comédienne. Dans l'école de théâtre que j'ai suivie, le conservatoire du 20ème arrondissement de Paris, les élèves de 2ème et 3ème année effectuaient un travail d'accompagnement pour les 1ère années. Je me suis donc retrouvée à aiguiller, à aider, à éclairer des élèves et cela m'a plu. Surtout la direction d'acteur. L'amour des textes, je l'avais déjà en tant que comédienne.

Les deux conjugués m'ont amené à la mise en scène qui recouvre un champ d'action plus vaste que la direction d'acteur puisque le metteur en scène fait de la scénographie, de la mise en scène, de l'administration, et est un chef de troupe pour rassembler les énergies entre les comédiens, l'éclairagiste, le costumier.

Vous êtes un peu en stand-by au plan comédienne?

Aurélie Rolin : Non. Jusqu'à présent, les choses se sont ordonnées de manière plutôt naturelle. J'ai tourné en tant que comédienne pendant 6 mois et depuis 6 mois je me suis davantage consacrée à la mise en scène et cette alternance est très agréable car cela me permet de grands moments de respiration. Comme je suis quelqu'un souvent assaillie par le doute et de grandes remises en question, quand je suis dans cet état par exemple au plan de la comédie, le travail de mise en scène vient me sauver. Et vice versa.

Neus Vila, Cédric Cheyrouse et vous c'est un peu une histoire de famille puisque vous avez été amenée à travailler avec eux dans des configurations diverses. Travailler avec des personnes que l'on connaît est-il de ce fait plus aisé?

Aurélie Rolin : Evidemment le fait de se connaître, d'aimer travailler ensemble, et cela depuis plusieurs années, fait qu'il y a une grande fiabilité. Nous faisons partie de la même famille théâtrale et artistique donc il y a une confiance évidente et immédiate ce qui n'est pas toujours le cas. Mais c'est un peu comme dans un couple, il faut savoir renouveler la relation de travail au jour le jour pour ne pas tomber dans une routine qui sclérose le travail. Mais je crois que là aussi, Neus, Cédric et moi-même avons cette perception et cette intelligence, si on peut parler d'intelligence.

Nous avons d'autres projets en parallèle. Nous menons des travaux universitaires chacun de notre côté et nous avons des envies de travail avec d'autres personnes. Ainsi je vais monter une lecture avec deux autres comédiens. Neus Vila va mettre en scène une lecture avec un chorégraphe, Cédric et un autre comédien. Nous nous accordons aussi le droit d'aller voir ailleurs pour continuer à nous nourrir de ce sang neuf. Et quand on se retrouve il y a un vrai plaisir.

Ce projet a-t-il connu une longue gestation et y a-t-il d'ores et déjà des perspectives après la programmation au Théâtre des Déchargeurs?

Aurélie Rolin : Ce projet a pris une année à partir du moment où nous avons traduit le texte. La traduction a obtenu l'Aide à la Création des oeuvres dramatiques du Ministère de la Culture ce qui nous a permis d'obtenir une petite aide incitative à la création et il y a été publié aux Editions de l'Amandier. Donc tout s'est déroulé en parallèle à la mise en scène qui ne s'est pas effectuée de manière continue. Nous avons travaillé en plusieurs périodes qui, cumulées, représentent un mois.

Quand à l'avenir, il est évident que sur Paris cela sera difficile car un spectacle joué 30 fois est considéré comme "épuisé" et aucun programmateur ne veut le reprendre. Il y a peut être une petite chance sur la région parisienne encore que cette dernière est souvent assimilée à Paris. En revanche, nous aimerions bien le reprendre en province et peut être même jusqu'à Barcelone, revenir aux sources.

Effectivement, vous anticipez ma question. Vous avez en quelque sorte expatrier ce texte et il est tout à fait envisageable de le ramener vers son pays d'origine.

Aurélie Rolin : C'est une possibilité dont nous avons parlé avec Joan Casas. Nous pourrions au moins envisager d'aller le jouer dans la région catalane française du côté de Perpignan où nous avons quelques contacts. Nous pourrions envisager de le jouer à Barcelone soit en français soit même en catalan ce qui demanderait un gros travail à Cédric mais il suit un cursus universitaire de catalan.

Ce qui me paraît intéressant c'est que le texte en français est interprété par Neus qui a un fort accent catalan ce qui donne une étrangeté face à Cédric qui parle le français sans accent. Donc l'incompréhension vient du fait qu'il s'agit d'un homme et d'une femme mais aussi d'un couple dans lequel la femme a un accent et donc une culture différente. En catalan, on se trouverait dans une situation totalement symétrique.

Comment s'est passé le travail?

Aurélie Rolin : Il y a eu une première approche juste avec Neus qui me lisait le texte. Ensuite, tous les 3, nous avons fait un travail à la table qui se déroulait de la manière suivante. Neus lisait le texte et en faisait une traduction littérale mot à mot. Je reformulai avec le regard de Cédric en "bon français".

Nous nous retrouvions donc en face de quelque chose de très bavard, de très français, avec beaucoup de mots car le français n'est pas avare de mots. Ce qui ne correspondait pas à la rythmique du catalan qui est très, non pas flamenco, serrée dans le rythme. Je leur demandai souvent de lire le texte en catalan ce qui me permettait d'entendre la sonorité.

Nous nous calions là-dessus pour faire une traduction dans une langue française plus éludée, plus elliptique. Neus y mettait aussi son grain de sel en y apportant son regard. De même pour Cédric. Ce n'était jamais un compromis car souvent des choses s'imposaient avec évidence et toujours soumises à discussion.

Cela fait qu'il y a une grande part de chacun de vous dans l'adaptation contrairement à l'utilisation d'une traduction par un tiers.

Aurélie Rolin : Oui. Et puis comme il s'est écoulé du temps entre ce travail de traduction et d'adaptation et le travail sur le plateau, les comédiens ont retrouvé ce texte un peu comme s'ils l'avaient oublié. Nous n'avions pas du tout prémédité cette évidence-là mais il est vrai que, quand il se sont retrouvés confrontés au texte, à devoir apprendre un texte qu'ils avaient eux mêmes écrits, il y a eu une évidence de rythme, de phrasé, de respiration.

L'interprète a rencontré une langue qui était donc très évidente. Comme disait Cédric, on se trouve donc à l'aise avec cette langue qui ne nous est pas étrangère. Ca peut avoir un revers négatif car c'est toujours bien quand il y a un auteur, un metteur en scène, un interprète et une fusion. Il ne faut pas confondre son travail d'auteur et son travail d'auteur de scène car la scène est déjà une traduction. Interpréter un texte, une scène c'est le traduire de la page au plateau. Et comme il y avait eu une traduction d'une langue, il y avait des passages à ne pas rater dont le passage du texte à la scène.

La mise en scène est épurée mais il y a du mouvement, de la musique, de la couleur. Tout cela a dû être mûrement réfléchi?

Aurélie Rolin : Je parlais précédemment de la polyvalence du travail du metteur en scène et ce fût le cas ici. J'ai délégué à une costumière, Aurianne Abecassis, en l'invitant à venir lors d'une répétition alors que beaucoup de choses étaient déjà placées notamment la géométrie des corps dans l'espace, ces mouvements un peu géométriques et le jeu face et retenu et la musique électro-acoustique de Julien Gauthier qui est un peu abstraite et expérimentale et je lui ai laissé concevoir les costumes avec pour seule contrainte l'absence de contextualisation historique ou de situation dans un folklore catalan.

Je ne voulais aucune évocation du lieu et de l'époque où se déroulait la pièce. Elle a eu envie de travailler sur l'aspect monolithique de la femme qui ne bouge pas, avec un seul vêtement, et cet homme qui a besoin d'éléments extérieurs pour alimenter son quotidien et donc de variation pour se sentir exister. Aurianne Abecassis est une plasticienne qui aime la couleur et elle a sans doute eu envie de créer un contraste avec l'univers et le relationnel un peu froid de la pièce.

Vous évoquiez le souhait de jouer en Espagne. Joan Casas a-t-il vu votre travail ?

Aurélie Rolin : Oui, il est venu à Paris la semaine dernière.

Et alors ?

Aurélie Rolin : C'est drôle car quand nous avons découvert son texte et que nous l'avons contacté pour lui faire part de notre projet, il nous a à peine rencontré et donné un accord de principe.

Ensuite nous l'avons rencontré à Barcelone l'an dernier et il nous a très vite fait confiance en nous disant : "Allez-y !" Il n'a jamais interféré dans notre travail, à aucun moment, ni pour la traduction ni lors des répétitions. Il a beaucoup aimé la traduction et donc donné son aval sur le texte.

Quand il a vu le spectacle, je pense qu'il a aimé la mise en scène mais aussi qu'il a été très surpris car il avait le projet, qui ne s'est pas concrétisé, de monter ce texte. Son projet était d'investir les inter-scènes avec beaucoup de mouvement et de corps agissants déplaçant des choses, investissant le plateau avec des objets qu'ils ôtent ensuite, avec des encombrements et des désencombrements de l'espace.

Il avait envie de corps usés et fatigués et qui s'usent et se fatiguent entre les scènes. Ce qui n'existe pas dans mon travail. Il a donc été surpris mais a constaté que cela fonctionne aussi quand on ne fait rien. Les corps sont investis et tenus mais ailleurs que dans un mouvement démonstratif.

Avez- vous des retours de spectateurs?

Aurélie Rolin : Certains partent rapidement car on perçoit qu'ils n'ont pas envie de réagir immédiatement en raison d'une nécessité de prendre le temps de digérer le spectacle qu'ils prennent de plein fouet, pour qui il fait écho et donc c'est difficile à gérer. Il y a ceux qui entrent moins dans le côté un peu "conceptuel" du spectacle. D'autres trouvent le texte riche par sa sobriété, d'autres le trouvent un peu trop pauvre.

Les réactions sont donc variées. Certains ont besoin d'une narration plus dense et chronologique et d'une interprétation un peu plus incarnée d'où une certaine déroute face à ce couvercle posé en permanence sur la marmite. Mais à mon sens de metteur en scène, s'il n'y avait pas de couvercle, il n'y aurait pas de pression en dessous !

Quels sont vos autres projets ?

Aurélie Rolin : J'ai un projet de mise en lecture. J'ai des envies de comédienne bien sûr mais je ne suis pas la seule à en décider. Et puis, j'ai des projets un peu plus solitaire et orientés vers l'écriture.

Donc comédienne, metteur en scène et sans doute auteur?

Aurélie Rolin : J'ai envie de m'essayer à l'écriture, d'avoir ce culot-là !

Ecrire pour vous ou pour les autres?

Aurélie Rolin : Je ne sais pas encore mais sans doute pour en faire la création.

C'est-à-dire en assurer la mise en scène et faire partie également de la distribution?

Aurélie Rolin : Peut être en faire la mise en scène. Mais pas auteur, metteur en scène et comédienne. Je pense qu'il faut toujours avoir un autre regard et ne pas être dans un seul regard sur les choses.