Lorsque la peinture s'exprime comme une évidence, lorsque les mots sont absents pour décrire ce que les sens perçoivent de la beauté et que la vision entraîne le spectateur dans un tourbillon qui trouve son origine dans l'essence de l'art, alors la communion perdure et comble l'amateur qui éprouve alors un intense plaisir.

C'est ce qui arrive au spectateur de cette exposition des chef-d'oeuvres de Ingres, exposés pour quelques semaines au musée du Louvre.

L'accrochage participe de la fascination. La sobriété des salles répond à l'austérité apparente des toiles et met judicieusement en avant les caractères du génie du peintre. Génie dans le traitement de la touche, génie dans la composition parfaite des scènes, génie dans le trait du dessin qui souligne chaque composition d'une marque singulière, comme la signature du peintre.

L'alternance des dessins et des peintures éclaire de façon didactique la "façon" d'Ingres. La culture du dessin chez Ingres s'enracine dans les travaux des Grands Maîtres de la Renaissance, Raphaël, Dürer, Holbein et magnifie à travers le temps ses propres travaux.

La contemplation des peintures nous emporte aussi dans ce voyage dans le temps. Comment ne pas penser à Bronzino ou à Lotto et à Titien avec la Vénus d'Urbino dont Ingres se réappropria le sujet ? Cette proximité de l'Italie où Ingres passa de nombreuses années comme Directeur de la Villa Médicis à Rome, nourrit l'oeuvre du peintre. La façon dont les matières sont traitées, en une touche tout à la fois précise et vibrionnante, donnant aux sujets une présence forte et tellement magique, transcende l'approche et les espérances de communion que pourrait avoir tout amateur de peinture.

Il ne s'agit plus d'esthétique ni de maîtrise mais de l'incarnation d'un geste génial, de l'affirmation d'une volonté de perfection. Ingres retravaille avec cette volonté l'art du portrait. Un art du portrait presque brutal et tellement moderne dans son intention de n'apporter aucune complaisance, aucun artifice dans la transcription du caractère du sujet.

La renommée de ces portraits résiste aux usures du temps et du regard. "Monsieur Bertin" en est l'exemple archétypal. L'effet miroir de ce portrait sur notre conscience réside en une capture par Ingres de l'esprit de l'homme lui-même. Cette captation de la psyché et sa retranscription en deux dimensions construit un lien entre notre réalité intime et la condition de l'homme. Il y a reconnaissance du caractère commun de cette psyché. Autrement, comment pourrions-nous accéder à cette émotion d'ordre esthétique ?

L'intelligence du peintre nous confond par son parcours. Il nous invite avec malice à contempler les deux faces de l'être: l'intime et l'apparent.

Emblématique de cette attitude, le rapprochement entre les portraits mondains et ceux de la nudité, montre que Ingres connaît les ressorts de ce que montre les corps. "La Baigneuse Valpinçon", dite "La Grande Baigneuse", est l'avers de cette apparence sociale magnifiée.

En nous invitant dans cette intimité, le peintre nous convie à penser l'art du portrait autrement. Le visage est détourné mais la présence de cette femme est étonnamment forte. Son turban aux plis savants requiert un habile tour de main. La pose elle-même nous informe sur la capacité de cette femme à attendre. Elle attend, le corps détendu, la pensée libre, à l'abri des regards, occupée d'elle-même.

L'amoureux de peinture ne ressort pas indemne de cette exposition. L'art de Ingres encore une fois nous démontre que les artifices de l'art ne sont pas d'aimables techniques mais que par la peinture, la volonté et la main de l'artiste concourent au génie en transcendant les limites du conditionnement que le réel impose à nos sens.

Ingres nous libère de ces limites et le Louvre encore une fois est cet écrin du possible.