Marie-Véronique Raban, comédienne et metteur en scène, fondatrice de la Compagnie du Marchepied, vient de monter "Sainte Jeanne" de Georges-Bernard Shaw qui est actuellement à l'affiche du Théâtre du Nord-Ouest dans le cadre du cycle Jeanne d'Arc et autres femmes.

Rencontre avec une femme dynamique et passionnée pleine de projets.

Dans quelles circonstances avez-vous été amenée à participer au cycle "Jeanne d'Arc et autres femmes" du Théâtre du Nord-Ouest et monter Sainte Jeanne de Georges-Bernard Shaw ?

Marie-Véronique Raban : J'avais déjà participé à des cycles organisés par le Théâtre du Nord-Ouest : le cycle Feydeau, des lectures pendant le cycle Justice et politique. Je souhaitais participer au cycle "Jeanne d'Arc et autres femmes" et j'avais proposé 3-4 choses, ce qu'il faut faire pour espérer en voir une de retenue. Avec Odila Caminos, nous avions proposé "Marie Stuart" de Schiller, "Les femmes savantes" de Molière, un montage sur les femmes de Molière et même "Le dialogue des Carmélites". Mais jamais ne j'aurais pensé proposer Jeanne d'Arc.

Monsieur Jeener a décliné ces propositions et m'a dit qu'il me voyait très bien monter "Sainte Jeanne". Je lui ai répondu que je ne connaissais pas cette pièce. Il m'a dit : "Lisez-là d'ici demain et donnez-moi votre réponse". J'ai lu cette pièce de 4 heures avec un bonheur infini, sans sentir de longueurs. J'ai lu la pièce à voix haute et j'ai beaucoup ri aussi car elle est truffée d'humour. J'aime bien ce mélange. Comme dans le "Napoléon, il y a une scène très amusante entre Napoléon et sa mère et le public rit alors que c'est la fin de la pièce, le moment de la répudiation. J'ai alors bien évidemment donné mon accord car j'avais été littéralement éblouie alors que je n'avais pas l'intention de monter une pièce sur Jeanne d'Arc même s'il s'agit d'une sainte que j'apprécie beaucoup.

Le personnage ne vous inspirait pas ?

Marie-Véronique Raban : Aborder une pièce sur la religion, pour moi qui suis croyante et même très mystique, n'était pas évident et je ne voyais pas ce qu'une pièce sur Jeanne d'Arc pouvait donner. C'est la lecture du texte de Georges-Bernard Shaw qui m'a inspirée et dès lors cela paraissait évident que ce soit nous qui la montions. Je n'y aurais renoncé pour rien au monde. Dans les cours j'avais bien abordé "Le mystère de la charité" que j'avais apprécié mais cela me semblait très rébarbatif. De plus, il n'y avait pas de rôle pour moi en tant que comédienne dans cette pièce ce qui était frustrant. Mais en faire la mise en scène est un grand bonheur.

Quels sont les traits de la Jeanne de Georges-Bernard Shaw qui vous ont séduites ?

Marie-Véronique Raban : La Jeanne de Shaw est sur le terrain. Je suis persuadée qu'elle n'avait pas l'intention de prendre la voie qu'elle a suivie. C'était une fille qui devait aimer se bagarrer avec ses frères. La Jeanne d'Arc que j'aime est celle de Robert Bresson ce qui explique pourquoi j'ai demandé à Odila Caminos d'incarner une Jeanne exaltée, véhémente, active, dans le siècle. Je n'aime pas trop les Jeanne d'Arc les yeux levés vers le ciel. J'ai voulu le plus possible qu'elle ait toujours une présence humaine même quand elle parle de Dieu ou joint les mains.

Elle ne se sent pas supérieure aux autres et ne leur fait pas la leçon. Elle leur prodigue plutôt des conseils et a certainement un côté très maternel. Elle est touchante, c'est la grande sœur de Dunois, de Lahire, de ceux qui veulent bien rester à ses côtés. Et puis je l'imagine très bien chahutant avec les soldats et jouant aux dés avec eux comme la montre Besson. Moi qui suis quand même assez mystique j'aime bien les gens qui font agir leur foi par des actions immédiates. J'ai des amies carmélites qui sont merveilleuses te je suis sûre qu'elles agissent aussi d'une certaine façon par la prière. Mais j'aime ceux qui sont sur le terrain, qui se salissent les mains et se tournent vers la misère.

Quand Jeanne dit à son procès qu'elle ne parlerait plus a-t-elle conscience que sa mission est accomplie?

Marie-Véronique Raban : Quand elle dit cela, elle vient presque de se renier car elle avait signé quelques minutes auparavant et elle a failli basculer du mauvais "côté". Elle sait qu'elle est fragile à ce moment là et prend une décision qui l'isole et lui fait choisir définitivement son camp. Elle se soutient et se met en garde elle-même pour ne pas flancher à nouveau et ne pas succomber à la peur. Car elle devait avoir peur. Elle devait aussi être assaillie de doutes et c'est très beau. Cela est montré dans la pièce. Elle est colérique, elle dit des gros mots, elle reste profondément humaine. Elle donne des gifles à Lahire quand il jure, elle chasse les prostituées qui accompagnent les armées pour que les soldats ne soient pas détournés de leur action. C'est une fille pratique.

Donc un exercice imposé qui s'est ensuite, si on peut dire, imposé à vous ?

Marie-Véronique Raban : Oui, totalement. Même en raison des difficultés de l'entreprise qui tenait à l'adaptation de la pièce à un format de 3 heures, les 15 comédiens et l'absence de rôle pour moi.

Comment avez-vous travaillé sur le texte de la pièce qui en réalité dure 4 heures pour la réduire à 3 heures ?

Marie-Véronique Raban : Alléger certaines pièces qui sont longues en durée se fait parfois aisément car elles comportent très souvent des longueurs. Mais en l'occurrence, ce n'était pas le cas et il a fallu trancher douloureusement. De plus, dans sa préface, longue préface que nous avons programmé en lecture moi-même et un comédien, il écrit qu'on lui avait reproché la longueur de sa pièce et il indique que si l'on peut faire l'économie de l'épilogue, complètement surréaliste qui se déroule 25 ans après la mort de Jeanne d'Arc, ce ne pourra être qu'après sa mort. Donc j'ai été rassurée.

Cela étant, très peu de spectateurs se plaignent de la longueur de cette pièce. Cela étant, je me suis refusée à supprimer une scène. J'ai préféré alléger les scènes en réduisant certaines tirades en prenant pour ligne de conduite de supprimer ce qui me semblait constituer des redites. Mais cela est quand même dommage et douloureux car c'est un texte merveilleusement écrit.

Mais pourquoi la réduction de 4 à 3 heures dans la mesure où c'était néanmoins plus long que le format standard ?

Marie-Véronique Raban : En raison de la philosophie même du cycle tel qu'il est pratiqué au Théâtre du nord-Ouest avec 41 pièces en alternance. La programmation d'une pièce de 3 heures occupe déjà l'espace de deux pièces et garder une durée de 4 heures rendrait impossible une programmation en soirée.

Et pour la distribution ?

Marie-Véronique Raban : Normalement, la pièce comporte 24 personnages. Nous avons supprimé la figuration et certains comédiens jouent plusieurs personnages. Certains comédiens sont ceux qui ont déjà travaillé avec moi sur d'autres projets notamment Odila Caminos qui joue le rôle de Jeanne et qui jouait Joséphine dans "Napoléon unique" de Paul Reynal et une comtesse russe nymphomane dans un Feydeau. Car dans notre compagnie nous aimons mêler les emplois et les contre-emplois.

J'ai également retenu des gens du Nord-Ouest qui sont préparés à jouer dans les conditions qui sont celles de ce théâtre et qui nous font dire que quand on a joué au nord-Ouest on est préparé pour jouer n'importe où. Mais cette une bonne expérience qui nous ramène au temps des saltimbanques. J'ai fait un petit casting de 40 personnes. Ensuite nous avons eu la chance de pouvoir disposer de beaucoup de temps de répétitions et sur la scène même où nous jouons.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la compagnie que vous venez d'évoquer ?

Marie-Véronique Raban : Cette compagnie, la "Compagnie du Marchepied" existe depuis bientôt 3 ans. Elle est née alors que je suivais les cours de Jean-Laurent Cochet au Théâtre Daunou alors que nous souhaitions monter "La répétition" de Jean Anouilh. Nous l'avons peu joué en raison des difficultés à avoir les droits. Nous avons ensuite monté et joué une cinquantaine de fois "L'heureux stratagème" de Marivaux au Théâtre du Renard et au Tambour Royal. Puis nous avons monté "Napoléon unique" car j'aime bien ressortir les pièces un peu oubliées que nous avons joué à Ajaccio au Musée Fesch pour le bicentenaire de la mort de Napoléon. Nous avons enchaîné avec un Feydeau peu connu "A qui ma femme ?"dans le cycle Feydeau au Théâtre du Nord-Ouest que nous allons d'ailleurs rejouer dans quelques jours en Ile de France. Et maintenant "Sainte Jeanne".

Travaillez-vous déjà sur d'autres projets ?

Marie-Véronique Raban : Nous avons toujours notre projet de monter "Maire Stuart" qui nous tient à coeur. Odila Caminos jouera Marie Stuart et moi Elizabeth. Et puis autrefois, j'avais monté chez Jean-Laurent Cochet "La critique de l'école des femmes" et j'aimerai bien revenir à un Molière. Mon petit préféré ce sont "Les femmes savantes". Il y a aussi "Tartuffe"de Molière, "Britannicus" mon préféré de corneille que j'avais joué intégralement dans le rôle d'Agrippine au cours de Jean-Laurent cochet. Nous avons également écrit une pièce sur une chronique du Moyen-Age mais qui comporte une grosse distribution.

Cela ne vous fait pas peur ?

Marie-Véronique Raban : Non, plus maintenant mais c'est quand même très lourd à gérer. Surtout au Théâtre du Nord-Ouest où les comédiens ne sont pas payés.

Cela implique éventuellement des changements de distribution en cours de cycle ?

Marie-Véronique Raban : Oui surtout pour la 2 ème partie. Cela étant si les défections sont nombreuses cela me semble périlleux de reprendre avec une nouvelle distribution. Cela étant cette pièce présente l'avantage d'être modulable en fonction de la taille de la salle et du public par exemple pour des représentations en milieu scolaire. On peut faire sauter une scène mais pas plus cependant. Il est arrivé d'ailleurs ici même de supprimer la première scène qui est savoureuse.

Avez-vous déjà une idée de ce format "raccourci" ?

Marie-Véronique Raban : Non, c'est un peu prématuré. De plus cela dépendra aussi des disponibilités des comédiens. Ce qui est envisageable est d'introduire un conteur qui assurerait la transition entre les scènes en faisant quelques commentaires sur les passages manquants. J'aime beaucoup cette formule que je trouve très plaisante. Mon rêve était d'introduire dans le spectacle des extraits de la préface qui est très intéressante mais c'était impossible en raison de l'allongement de la durée de la représentation.

En tout état de cause, on ne s'ennuie jamais durant la représentation.

Marie-Véronique Raban : C'est une victoire. Les comédiens redoutaient cela mais en ce qui me concerne je pars du principe que le public s'ennuie au théâtre c'est que quelque chose ne va pas sur scène.

Donc le pari est réussi. Revenons un peu sur vous et votre parcours de comédienne et de metteur en scène.

Marie-Véronique Raban : Je suis assez "jeune" dans le métier mais j'ai grandi dans le milieu artistique puisque mes parents étaient artistes lyriques. Ils souhaitaient d'ailleurs que je sois chanteuse mais je vivais trop dans ce milieu et je m'en suis écartée. C'est longtemps après que, en inscrivant mon fils dans un cours de théâtre que j'ai été happé par ce besoin de faire du théâtre. Mon père, qui nous a quitté doit être ravi et me dire : "Tu aurais pu te réveiller un peu plus tôt. Pourquoi avoir lutté contre quelque chose qui était évident ?"

Vous commencé par les cours de Jean-Laurent Cochet ?

Marie-Véronique Raban : Non; Au début, j'ai suivi des cours en amateur et je suis très vite montée sur scène car je devais avoir cela dans les gènes. Et puis au fur et à mesure mon entourage m'a incité à devenir professionnelle. Je me suis donc inscrite au cours de Jean-Laurent Cochet où je suis restée plusieurs années et j'ai joué avec lui. Il dispense une formation extrêmement solide dans tous les registres du répertoire.

Mais il faut travailler car il dispense un enseignement intensif. Il m'a ramenée vers la tragédie dont la scolarité m'avait dégoûtée, m'a initié au charme des fables et de la poésie qui m'ennuyait. D'ailleurs, un de mes projets est de faire des récitals de poésie en mêlant texte, musique et chant. Ce projet concerne des poésies théâtrales de Rostand qui sont peu connues et qui pourraient constituer un spectacle divertissant.

Le passage de la comédie à la mise en scène s'est naturellement imposé ?

Marie-Véronique Raban : J'ai commencé aux cours de Jean-Laurent Cochet car j'y suis restée 8 ans. J'ai toujours bien aimé diriger les scènes et les autres élèves venaient vers moi. J'ai certainement une petite fibre pédagogique et j'aime également la scénographie car je faisais du dessin. Or, la mise en scène s'apparente à la construction d'un tableau avec des lignes de force, l'occupation de l'espace, les rapports de couleurs.

Bien sûr, au Théâtre du Nord-Ouest, la scénographie est très épurée car nous ne pouvons pas entreposer de décors et les changements doivent se réaliser très rapidement. D'ailleurs Monsieur Jeener nous conseille toujours d'envisager nos spectacles de la manière la plus pauvre possible de manière à ne pas être déçu. Et il faut aussi reconnaître qu'une scénographie très sobre met en valeur le jeu des comédiens surtout quand ils sont bons et la force du texte. Je tiens d'ailleurs beaucoup à ce que le texte soit respecté et ça c'est la formation Jean-Laurent Cochet.

Donc j'ai commencé par diriger mes camarades puis monter mes spectacles en créant la compagnie. J'aime beaucoup aussi faire partager un texte en mettant en valeur les mots, approfondir le sens, en cassant la construction écrite tout en la respectant et là encore Merci Monsieur Cochet, ce qui est peu enseigné et pourtant tellement intéressant. D'ailleurs j'aime autant le temps des répétitions que le jeu sur scène. Et les comédiens qui regardent leur montre en trouvant que répéter 3 heures est déjà suffisant n'appartiennent pas au même monde que moi.

Parce que le travail qui s'y déroule va au-delà du spectacle en termes d'enrichissement personnel ?

Marie-Véronique Raban : Oui, et tout ce que les comédiens découvrent ensemble enrichit aussi le spectacle. Ils peuvent apporter aussi beaucoup au metteur en scène car le spectacle naît d'une alchimie. Le spectacle est quelque chose de vivant.

Vous avez évoqué votre goût pour la pédagogie, cela veut-il dire qu'un jour vous enseignerez ?

Marie-Véronique Raban : Ce n'est pas exclu. Mais je sais que l'enseignement est un métier très prenant et il faudrait que je trouve la formule idéale me permettant d'enseigner, ce qui serait une grande joie pour moi, tout en montant de spectacles et les jouant. Ne pas jouer est très frustrant pour moi. Je suis tellement heureuse sur scène que cela me manquerait beaucoup.