Réalisé par Hervé Le Roux. France. Documentaire. 3h12 (Sortie 26 mars 1997).

Hervé Le Roux est mort cet été. On en a peu parlé. Cinéaste en marge, hors-normes, Hervé Le Roux était l’auteur de trois films, deux fictions et un documentaire.

On était triste de penser à l’oubli relatif dans lequel était tombé cet homme, aux difficultés qu’il rencontrait pour faire ses films.

Mardi soir, ceux qui l’ont connu et aimé lui ont rendu hommage à la Cinémathèque française. Comme on rend hommage chez les cinéphiles : en regardant un film.

Sur le noir de l’écran, on a entendu la voix d’Hervé Le Roux, reconnaissable entre toute. Douce et grave, voilée par la cigarette. Il raconte une photo, vue dans une revue de cinéma. Une femme qui hurle. En dessous, un titre : "Reprise du travail aux usines Wonder". Pareil au voyageur de "La Jetée" de Chris Marker, obsédé par une image, Hervé Le Roux part en quête de cette inconnue, son Alice in Wonderland, dont il suit les traces dans les anciennes banlieues ouvrières de Paris. Le film datait de mai 68. Nous sommes en 1994.

Ce documentaire a des allures de film policier, avec quelques échos de "Vertigo" de Alfred Hitchock. Hervé Le Roux s’amuse de lui-même, Maigret des temps modernes qui s’immerge dans le passé pour retrouver une femme. Et avec elle, toute une mémoire : mémoire d’anciens ouvriers, qui ont peut-être connu cette femme, mémoire d’un lieu, les usines Wonder de Saint-Ouen, mémoire d’une ville, d’un temps où l’on a cru dans l’avenir avant de voir s’effondrer les illusions.

Le cinéaste montre à tous ces témoins les images de cette femme qui pleure, qui hurle qu’elle ne remettra jamais les pieds dans cette "taule", qui crie la saleté et la fatigue des ateliers. A côté d’elle, des délégués, qui tentent de la convaincre de rentrer : la grève est finie, c’est l’heure de la reprise.

La reprise qu’offre Hervé Le Roux à cette ouvrière effondrée est toute autre : c’est un retour et une réconciliation. Pour comprendre, pour savoir, il faut en appeler à ceux qui étaient là, à ceux qui savent. Coudre ensemble les témoignages pour obtenir une tapisserie, pleines de trous, d’imprécisions. La plus belle des tapisseries, celle de mémoires qui, enfin, peuvent se dire.

Délaissant le dispositif courant d’imbrication des témoignages, le cinéaste préfère laisser à la parole le temps de se trouver, de se déployer. Car les ouvriers et ouvrières qui se prêtent au jeu n’ont pas toujours l’habitude de parler d’eux, de leur passé. Si les délégués syndicaux, rompus à l’exercice, ne manifestent guère de nervosité, d’autres peinent à se livrer.

Mais le cinéaste ne force jamais cette parole, aussi hésitante soit-elle. Il la laisse advenir, accordant la même attention aux anecdotes qu’aux faits qui l’aident directement dans sa quête initiale. Ça pourrait être ennuyeux. Ça ne l’est jamais.

Le film met en évidence les paradoxes de cette époque, où les conditions d’hygiène étaient moyenâgeuses, le travail rude, mais où l’on se connaissait, où l’on s’entraidait. Un temps où l’on connaissait son patron, un temps d’avant les Bernard Tapie qui viennent licencier à tour de bras. Une vie ancrée dans une ville, aujourd’hui confrontée à la désindustrialisation.

On se prend à aimer ces collègues, ces amis, ces sœurs, ces époux qui revisitent leur passé, rient souvent. C’est aussi l’un des beaux élans qui animent ce film, cet appel constant vers la vie, vers la solidarité. Les ouvriers parlent de leur jeunesse en souriant, s’amusent de reconnaître des gens dans le film.

Dans un coin de l’image, on aperçoit parfois Hervé Le Roux, sa grande silhouette penchée vers son interlocuteur. On sent son attention, ses précautions. Lors de sa rencontre avec l’un des ouvriers, passionné de pêche, Hervé Le Roux s’installe sur une caisse. L’ouvrier regarde le film. Hervé Le Roux regarde l’ouvrier.

Parfois, il laisse échapper un sourire en coin. Malicieux et tendre. Dans ce sourire, on devine toute la joie qu’il ressent à l’idée de restituer à ces hommes et ces femmes un bout de leur passé. Une présence attentive qui, après sa disparition, nous bouleverse autant que les personnages qu’il filme.

La Cinémathèque organise une rétrospective Hervé Leroux en décembre. Une version de la Reprise sortira dans les salles au printemps. Cette restauration a été supervisée par Hervé Leroux.