"A ceux sur qui on a beaucoup tiré dessus"

La voix de François Staal nous apaise. Première interview pour votre serviteur, première constatation, qui met en confiance, le moment sera paisible. C’est en voyant une vidéo, que j’ai vu et entendu pour la première fois François Staal en duo avec Emilie Marsh qui interprètent "Sur un Trapèze" (Alain Bashung / Gaëtan Roussel).

Ce duo m’a frappé dans la profondeur de ma conscience musicale. Il y a tant de douceur et tant de conviction. François Staal en poète confirmé, et la jeune Emilie en "novice" chantant avec finesse, respectant son aîné en tenant la place qui lui revient, elle ne prend pas le dessus, mais comme au cirque, font les acrobates, saute de son trapèze sûre que les bras puissant de François va la rattraper. Voilà une impression formidable, j’aime cet équilibre tout naturel, qui devrait nous inspirer et nous réjouir ; il y a la chanson, oui, il y a le duo, oui, mais il y a l’interprétation dans les règles. Que serait la vie sans règles de l’art. Mais nous reparlerons d’Emilie.

Et c’est avec dix questions, plus deux, deux dans une, que je m’approche… eh bien moi aussi avec respect, tenant ma place : devant François Staal. Il n’y a pas à faire le malin, il y a faire l’humain comme il se doit. Humain, François Staal l’est. Il sait vous mettre en confiance, il n’a aucun dédain du fait que… voilà, c’est pour moi la première fois. Il faut bien commencer et là ça commence bien. Je n’aurais pas pu tomber mieux que sur cet homme qui aime le gens. Nous allons un peu le découvrir à travers la musique, sa musique que je ne vais comparer avec personne, même s’il y a des influences. Un artiste sans influences est vide. Nous ne vivons pas seuls. Il ne faut pas l’oublier. Alors ma première question peut paraître bizarre, mais pour moi elle a un sens, elle est même importante, suis-je égoïste ? Que serait la vie sans nous les malades ?

François Staal, un malade, d’une maladie incurable, douloureuse, vient vers vous et vous dit que votre musique lui fait le plus grand bien. Quel effet cela vous fait-il ?

François Staal : On m’a déjà fait cette réflexion. C’est une fierté, un plaisir, une conception de la vie camusienne donnant un sens à ce voyage ici-bas. C’est peut-être l’une des choses les plus belles qui peuvent arriver pour un artiste.

Pourquoi faites-vous de la musique ?

François Staal : Je pense que la musique donne un sens à ma vie. Elle me fait vibrer et vivre. Je ne peux pas ne pas faire de la musique. Même s’il y a des difficultés, je ne peux pas m’arrêter.

Nous discutons un moment sur la difficulté du chanteur underground dans un mode où tout est formaté, où l’on écrit de la musique pour faire des tubes, "pour se faire du fric" (Frank Zappa). Alors oui, il faut beaucoup de courage et de persévérance, ce que François Staal a c’est certain, et sûrement cela devrait attirer notre plus profond respect si nous aimons la musique.

Pour qui faites-vous de la musique ?

François Staal : Pour tout le monde. Mais je m’adresse particulièrement aux marginaux, aux loosers, aux laissés pour compte. Je m’adresse à ceux sur qui on a beaucoup tiré dessus. Je chante pour un public qui a un peu de conscience. Je lutte contre l’uniformisation car il existe d'autres manières. L’uniformisation est absurde : une personne est une personne… mais est-elle une seule personne vraiment ? On veut faire un faux schéma des gens.

Comment composez-vous ?

François Staal : C’est un travail. On peut écrire rapidement et bien, mais je travaille beaucoup. Je commence par des notes, des phrases et je mets tout cela comme dans un grenier. Dans un grenier, il y a des choses qui n’ont rien à voir ensemble. Quand le grenier est plein, j'y prends des mots… et la musique se prépare. Alors commence un travail de pétrissage, du coup les mots et la musique sont pétris ensemble. A travers, une idée, un mot, j’écris une chanson qui veut dire quelque chose.

Nous parlons un moment de l’importance d’un mot. Un mot qui peut changer une vie. L’importance du verbe, les mots ont une puissance considérable.

Où composez-vous ?

François Staal : N’importe où. J’ai toujours avec moi un carnet, des post-it. A tout moment il y a toujours un trait qui peut sortir. Je peux arrêter TOUT, toute affaire cessante. En fait je suis en perpétuelle réflexion, ET cela ne me dérange pas. Je suis occupé, être occupé est nécessaire car beaucoup de choses ne me plaisent pas dans le monde. Je suis actif.

Qu’est-ce qui vous inspire le plus ?

François Staal : La conscience du monde dans lequel nous vivons. "L’incertain" peut être positif comme négatif. Je suis baudelairien, j’ai donc conscience de la beauté. J’ai une version consciente des choses : terribles et belles. Il y a des choses superbes. Par exemple aujourd’hui on prend conscience de l’environnement. La beauté, que ce soit le couché de soleil, une œuvre d’art, une personne humaine, etc., tout ceci participe à la beauté qui m’inspire.

Et la scène ?

François Staal : C’est le bonheur, j’adore les gens. Je peux leur proposer tout mon travail. Même si j’ai le trac, je crée mes chansons pour la scène. Je propose un voyage avec les gens : l’univers musical est comme un bain, de l’air qui vibre, on se touche physiquement. Dans le processus de composition, il faut que le texte soit assumé. Etant timide et émotif : je suis obligé d'assumer ce que je dis.

Nous soulignons cette importance de composer pour la scène, car sans la scène l’artiste n’est rien, c’est sa vie, sa respiration, sa communication.

Qu’est-ce que François Staal apporte de plus au monde de la musique underground en France ?

François Staal : Le fait d’exister est en soit un apport. Face à l’uniformisation, ce que je fais est un acte de résistance, une proposition, car être vivant c'est être différent, ou être différent c'est être vivant (au choix)… Faire exister un point de vue, une vision, une tentation d’exprimer des convictions.

Dites-nous quelques mots sur votre dernier album L’incertain qui sortira le 23 octobre.

François Staal : Les chansons sont des Polaroïds, des moments de vie, qui déforment un peu la réalité. Ces chansons sont à des époques précises, des instantanés, de ce que je peux appréhender du monde. Ces dernières années nous sommes dans l’incertain : qui va gagner, le beau ou l’autre ? Incertain clair, poétique.

Il y a des anges "athées", des gens : clés qui peuvent apporter un message clair, bienveillant, une justesse, une vérité. Ce sont comme des points de lumière : artistes, philosophes, écrivains, etc. Il ne faut pas voir les choses négativement. L'incertain peut "basculer" vers le "beau".

Sophie Gourdin en deux mots.

François Staal : Sophie est ma compagne. C’est une musicienne : percussions, harmonica, chant… elle est en duo dans l’album, justement la chanson "L’incertain".

Emilie Marsh en deux mots.

François Staal : Emilie c’est d’abord une rencontre en rapport avec le concert au Trianon. Elle fait partie des gens qui sont comme une évidence dans nos rencontres. A chaque fois c’est simple et serein. Elle a du talent et de la bienveillance. J’aime beaucoup.

Emilie Marsh, nous en avons déjà parlé ci-dessus, si vous suivez bien vous devez vous rappeler chers amis lecteurs, sinon ce sera un blâme.

En une phrase, dites-nous, ce que vous aimeriez qu’on retienne de cet album ?

François Staal : "L’incertain" poétique est ma réponse à Daesh, aux violences de notre époque. Ce qu’il y a de plus important : la réponse à la barbarie est une proposition de belles idées.

Permettez-moi cette réflexion que je me suis faite en regardant la belle pochette de votre album "L’incertain" : on vous dirait comme plaqué à un mur beau et effrayant, essayant de vous en détacher paisiblement. Qu’en pensez-vous, est-ce que je lis juste ?

François Staal : J’ajouterai ceci : Les yeux fermés, un mouvement vers l’avant "incertain".

On ne laisse pas si facilement un poète s’en aller vers l’incertain. Mais il était temps, une répétition attendait l’artiste en vue certainement de son concert au Trianon le 23 octobre.

Une chose est certaine, il ne faudrait pas passer à côté de l’album de François Staal, L’incertain. Je n’avais pas vu les yeux fermés.