Réalisé par Douglas Sirk. Etats Unis. Comédie dramatique. 1h29 (Sortie3 août 2016 - Première sortie 1955). Avec Jane Wyman, Rock Hudson, Agnes Moorehead, Conrad Nagel , Virginia Grey, Gloria Talbott, William Reynolds (II) et Charles Drake .

Le temps d'aimer

On n’aura jamais fini d’aimer les films de Douglas Sirk. Ils ont ce pouvoir des grandes œuvres : nous donner l’impression, à chaque vision, que c’est la première fois que nous les voyons vraiment. Ils semblent receler d’infinies beautés cachées, dont nous ne percevons jamais qu’une partie.

"Tout ce que le ciel permet" et "Le secret magnifique", qui ressortent en août à la Filmothèque du Quartier Latin dans des copies restaurées, constituent un moment de grâce inoubliable.

Chez Douglas Sirk, les personnages ont droit à une seconde chance. L’amour n’est pas uniquement affaire de jeunesse. Au contraire, les amours tardives, parce qu’elles seront peut-être les dernières, sont d’une intensité plus grave que les romances de jeunesse.

Car c’est en automne que se déroule "Tout ce que le ciel permet". L’automne, qui fait jaunir les arbres dans les jardins bien entretenus d’une petite ville américaine, mais aussi l’automne de la vie, qui creuse les visages et fait blanchir les tempes. Le visage de Cary, auquel Jane Wyman prête sa sereine lumière, est encore beau.

Veuve depuis quelques années, elle vit seule dans une de ces maisons parfaitement tenues, dans une rue toute aussi bien tenue. Régulièrement, ses grands enfants viennent lui rendre visite. Une existence bien tranquille, qu’elle semble accepter tant bien que mal… jusqu’à ce qu’elle rencontre Ron Kirby, jardinier amoureux de la nature et de la liberté.

Une femme esseulée qui s’éprend d’un homme plus jeune, et doit alors affronter les jugements de ses voisins, de ses amis et de ses enfants… On pourrait craindre le pire, une opposition schématique entre vie bourgeoise et vie sauvage, entre la société et les amoureux, entre les haines et la passion.

Et pourtant, le miracle se produit dès les premières secondes. Tout ce qui pourrait paraître vieilli ou kitsch est transcendé par la beauté et la simplicité du film. Si Sirk ne renonce effectivement pas au symbolisme, jamais il ne lui permet de prendre le pas sur l’émotion qui parcourt tout le film, et qui n’exclut pas une lucide critique sociale.

En effet, la société que filme Douglas Sirk cache ses désirs sous le masque rassurant et froid de la respectabilité ; les amours sont illicites, sordides ; les mariages ne sont que le moyen de réunir deux solitudes ensembles. Si la passion de Cary est scandaleuse, c’est parce qu’elle refuse de se dissimuler, parce qu’elle s’épanouit hors de toutes les contraintes sociales, ou de ces normes qui voudraient réduire une femme à son foyer et à ses enfants.

La modernité même qu’affichent le fils et la fille de Cary n’est qu’apparente : confrontés pour la première fois aux désirs de femme de leur mère, ils cherchent, presque sans s’en rendre compte, à la garder à la maison, quitte à la sacrifier, elle et son bonheur. Malice du cinéaste : la solitude à venir de Cary est symbolisée par ce poste de télévision que ces enfants lui offrent pour Noël, substitut bien imparfait à l’amour qu’ils lui refusent. Emprisonnée dans l’écran de la télévision, Cary se contemple, prisonnière du temps qui passe et de l’amour égoïste de ses enfants.

Vivant comme un disciple de Thoreau, Ron Kirby a la stature rassurante de Rock Hudson. Sa douceur aussi, sa simplicité face à la vie. Il est celui qui fait grandir les plantes et les arbres, celui qui construit et répare ce qui est abimé ou brisé, celui qui réchauffe de ses mains les pieds glacés de sa maîtresse.

Son histoire d’amour avec Cary est à son image : tendre, pudique. L’amour se manifeste alors dans l’attention à l’autre : après une dispute, Ron s’agenouille pour remettre ses bottines à Cary qui détourne alors son visage pour éclater en sanglots.

Voici un exemple, parmi tant d’autres, de la délicatesse de ce film bouleversant. Gageons qu’après "Tout ce que le ciel permet", vous n’aurez que deux envies : sécher vos larmes et vous précipiter pour aller voir "Le Secret magnifique".